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03 décembre 2009

Le Roman Nouveau est arrivé...

Sept propositions sur Alain Robbe-Grillet

Tel Quel N°2, été 1960



1953 : « Paraissait un étrange roman, Les Gommes, d’un auteur inconnu, Alain Robbe-Grillet, dont on disait qu’il était ingénieur agronome, ce qui étonnait. Deux ans plus tard, Le Voyeur allait déclencher un beau scandale. Paulhan, qui entretenait avec la maison d’édition issue de la Résistance, les Editions de Minuit, d’excellents rapports, l’avait soutenu pour le Prix des Critiques. Démissions dans le jury, articles qui prédisaient à l’auteur qui une chambre à Sainte-Anne, qui un procès en correctionnelle. De toute façon c’était un roman illisible ! »
Magazine littéraire n°402 Octobre 2001

Illisible, provocateur, des qualificatifs que l’on appliquera aussi à Philippe Sollers, celui de la « période expérimentale. » La fronde littéraire, la remise en cause des « acquis » : récit linéaire, psychologie et sentiments des personnages abondamment mis en avant jusqu’alors, Nathalie sarraute et Alain Robbe-Grillet avaient ouvert la voie.

1960 : Philippe Sollers qui a fait son entrée en littérature en 1958 vient de créer sa revue littéraire Tel Quel. Dès le numéro 2, il consacre un article en forme d’essai sur cette nouvelle forme d’écriture. Robbe-Grillet ne l’a pas encore théorisée dans son recueil Pour un Nouveau Roman, qui ne paraîtra qu’en 1963 et « agita longtemps le landerneau littéraire » ajoute Le magazine littéraire. Cet essai établit définitivement, pour la postérité, son rôle de chef de file du Nouveau roman, avec son centre de gravité aux Editions de Minuit et des écrivains tels que Nathalie Sarraute, Claude Simon et plus tard, Michel Butor.

 

 


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Un article de Sollers dans "Tel Quel".Lire tout l'article :http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=600

Photo historique : presque tout le "nouveau roman" est ici... Mais personne ne sait dire ce qu'est le nouveau roman. On peut décrire le roman selon Sarraute, selon Robbe-Grillet, selon Butor... Mais pas le "nouveau roman".O.

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Sartre-Camus, le match continue !

La brouille Sartre-Camus ! Une affaire qui ébranla le monde des idées au milieu du XXème siècle, et dont les vagues nous arrivent encore jusqu'en ce XXI ème naissant. A l'époque, adolescent, ma sympathie allait à Sartre et aujourd'hui je n'ai pas changé, même si avec le recul la naïveté du grand philosophe est devenue évidente. Dans un écrit récent, j'ai parlé de Camus comme d'un penseur "politiquement correct", et c'est vrai que ses livres n'ont pas empêché les conseils d'administration , leurs PDG et leurs actionnaires de dormir sur leurs deux oreilles , et de continuer leurs mauvais coup quand ils se réveillent. Mais d'autre part, l'engagement de Sartre dans la mouvance marxiste , puis dans un gauchisme juvénile, n'a pas été plus réaliste. A distance, on voit que les gesticulations intellectuelles ne modifient en rien le cours de l'histoire en train de se faire, avec le diable et son train. N'empêche que l'attentisme moralisant de Camus ne me plaît toujours pas.
 
Jean-Paul Sartre

 

 

Sartre, pour les lycéens et étudiants que nous étions, était considéré comme un vrai dieu de la philosophie. Mais c'est vrai que dans cette querelle il a manqué d'élégance !Camus, de son côté, avait un énorme succès avec des romans comme l'Etranger, La Peste... ( dans ce dernier livre, il fait un tableau détestable d'Oran, la ville de ma jeunesse... Ce pauvre algérois n'a manifestement pas d'atomes crochus avec mon petit peuple méditerranéen, coloré, exubérant, et je dirais qu'il n'y a rien compris !)

 

Sur le blog de Philippe Sollers un excellent dossier sur la querelle Sartre -Camus , même s'il penche du côté où le vent souffle...

 

http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=9...

 

 

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27 novembre 2009

La vérité de l’existence, c’est l’existence, n’est-ce pas ?

Shoshana Rappaport-Jaccottet | La rêverie du voyageur

http://remue.net/spip.php?article3373

Ce texte inédit inaugure Milonga, en cours d’écriture.
Lire d’autres textes de Shoshana Rappaport-Jaccottet.


 

Pour vous plus que Cher

La vérité de l’existence, c’est l’existence, n’est-ce pas ?
(Dans les roses le temps se joue, / Devant le muet de plaisir)

Il nage avec le courant luisant.

Voilà enfin admis l’essai de savoir..., comme la tentative de connaître, comme l’essai vrai (dans le monde), et partant, — attendu porté par son souci d’inachèvement, par ce monde-ci, dès lors spacieusement tourné vers une pensée en mouvement, une certaine, probable qui doute : c’est une pensée résolument ouverte sur le monde, d’emblée.
En effet.
Rien de grave si donc « pas d’autre sol que la pensée dans la langue : l’écriture ».
Et ensuite, en scribe averti, main leste pouvoir simplement une fois ce sol fondé à être, s’élancer sans tristesse, sans remords vers.
Ou faire la roue joyeusement, ou mimer la moue de l’enfant, qu’elle vienne à la chair ronde et rebelle !

À la frontière, nous remplissons encore nos mains de terre.
(Dans une Ombre à libre ceinture / Que le temps est près de saisir.)
Terra incognita
dirais-je sans sourciller, a rare, oui. Vers l’absente, hors d’atteinte, vers le présent accessible, lui.
(On la voyait, auparavant tout à coup gaie sans joie, et triste sans chagrin, et comment ne le serait-elle pas ?)

Incertitude sans prétérition. Certes, présente, libre de chérir, désormais chérie au point doré sans périr, rien n’est encore dans tel souffle aérien ni.
Ni ... Alors, cela :
« Meravigliosa creatura », les dieux envient la sagesse de la pierre, celle du sable, on le sait « l’innocence a besoin du sable et des pierres ». Bon. Ténébreuse affaire, loin de la chasse à courre, loin des aguets, loin enfin des murs : qu’est-ce qui peut durer ? (Il arrive que des fleurs poussent sur des rochers, qu’elles s’immiscent lentement, doctement dans tels interstices sibyllins, qu’elles profitent de la tendresse de la roche, de sa densité poreuse, pour s’éployer silencieusement.) Comme si une main créatrice avait introduit dans le chaos qu’on suppose originel la possibilité d’un ordre. Euh, l’ordre passe le temps ? Et cetera ? Et quoi ? Le parfum, un cantique des cantiques que ce parfum aux degrés, pavoisé l’odeur dream on, since you’re gone.
Je vous veux, oui. Vous veux comme vous voudrez. Sans possessif, sans contrainte, sans préceptes aucuns.
Il nage avec le courant luisant. Il s’approche, et tremble.
Loin de Dresde, enivré il éprouve le désir irrésistible, lancinant, premier de se baigner.
Contractuelles adéquations de l’éveil promis, telle demeure émouvante non contractuelle ancrée dans le vif du sujet, et l’aubade à venir.



Copyright Shoshana Rappaport-Jaccottet
Paris, dimanche 20 septembre 2009

24 novembre 2009

Tentative d'épuisement...

 Tentative d'épuisement d'un lieu parisien de Georges Perec. 

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Ce lieu : la place Saint Sulpice, bien connue des chalands du "Marché de la Poésie", et donc du petit groupe fondateur de la Micronésie Poétique, qui s'y sont retrouvés en... en... laissez, je vais retrouver la date, et même des photos.

Perec y est venu trois jours de suite en se donnant pour consigne de noter tout ce qu'il voyait . TOUT. Tentative d'épuisement. Perec est un maître de cette figure , la liste, l'énumération, l'accumulation. L'invité du Louvre, ces jours-ci, Umberto Eco, qui a choisi ce thème, ne l'a pas oublié.

Voici le début :

 

> Tentative d'épuisement de Tentative d'épuisement d'un lieu parisien de Georges Perec.
> ____________ _________ _________ __
>
> Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie , un hôtel des finances , un commissariat de police , trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau , Gittard , Oppenord , Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire Il qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l'on fête le 17 janvier, un éditeur , une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d'autobus , un tailleur, un hôtel , unefontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens ( Bossuet , Fénelon , Fléchier et Massillon ) , un kiosque à journaux, un marchand d'objets de piété , un parking, un institut de beauté, et bien d'autres choses encore.
> Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l'on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages .
> >
> > 
> 1
> >La date :18 octobre 1974
> >L'heure   10 h. 30
> >Le lieu   Tabac Saint-Sulpice
> Le temps : Froid sec.  Ciel gris.  Quelques éclaircies.
> > 
> Esquisse d'un inventaire de quelques-unes des choses strictement visibles :
> >- Des lettres de l'alphabet, des mots « KLM » (sur la pochette d'un promeneur), un « P » majuscule qui signifie « parking » « Hôtel Récamier », « St-Raphaël », « l'épargne à la dérive », « Taxis tête de station », « Rue du Vieux-Colombier », «Brasserie-bar La Fontaine Saint-Sulpice », « P ELF », «Parc SaintSulpice ».
> >- Des symboles conventionnels : des flèches , sous le « P » des parkings, l'une légèrement pointée vers le sol, l'autre orientée en direction de la rue Bonaparte (côté Luxembourg ), au moins quatre panneaux de sens interdit (un cinquième en reflet dans une des glaces du café).
> >- Des chiffres : 86 (au sommet d'un autobus de la ligne no 86, surmontant l'indication du lieu où il se rend : S aint-Germain- desPrés ) , 1 (plaque du no 1 de la rue du Vieux-Colombier ), 6 (sur la place indiquant que nous nous trouvons dans le 6e arrondissement de Paris).
> >- Des slogans fugitifs : « De l' autobus , je regarde Paris »
> >- De la terre : du gravier tassé et du sable.
> >- De la pierre : la bordure des

Lire le texte intégral :http://www.desordre.net/textes/bibliotheque/auteurs/perec/saint-sulpice.html

23 novembre 2009

Umberto nous étonne toujours...

Umberto Eco a la passion des listes.

Le bric-à-brac d'Eco

Par Grégoire Leménager et Bernard Géniès

Alors qu'il sera le mois prochain le grand invité du Louvre, l'auteur du «Nom de la rose» publie un bouquet d'énumérations richement illustré qui donne le tournis

remy-de-la-mauviniere-ap-sipa.jpg
Remy de la Mauvinière-AP-Sipa

C'est le degré zéro de l'écriture : la liste. «La forme d'écrit la plus naturelle à l'homme», a noté Charles Dantzig avant d'en dresser l'inventaire sur 800 pages dans son « Encyclopédie capricieuse du tout et du rien ». Liste de mariage ou catalogue de bibliothèque, rien n'est plus plat. C'est un amas de choses qui n'ont même pas toujours grand rapport entre elles : pain, nouilles, beurre salé, dentifrice, cigarettes ; de Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand... Rien de plus bête, et pourtant Umberto Eco n'a «pas hésité une seconde» quand le Louvre l'a invité à coorganiser un vaste cycle « de conférences, expositions, lectures publiques, concerts et autres projections » (1) : il a choisi « l'énumération, c'est-à-dire la liste ».

L'essai richement illustré qu'il publie à cette occasion est un stupéfiant cabinet de curiosités, un capharnaüm qui tient de l'étude théorique, du beau-livre et de l'anthologie des textes les plus embouteillés de la littérature occidentale. Car Eco en a collectionné, des morceaux de bravoure : les 350 capitaines de la flotte grecque cités par Homère ; la litanie des saints qui figure dans votre missel ; une ode au mot «couillon» dans «le Tiers Livre» ; la «Tentative d'épuisement d'un lieu parisien» réalisée par Perec le 18 octobre 1974 à 10h30 au Tabac Saint-Sulpice ; des poèmes de Prévert, Villon ou Rimbaud bourrés d'anaphores et d'asyndètes.

 

Lire la suite : http://bibliobs.nouvelobs.com/20091015/15290/le-bric-a-brac-deco

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17 novembre 2009

Ton ombre est notre lumière...

  • Livre: Enquête sur Edgar Allan Poe
  • Auteur: Georges Walter
  • Editeur: Phébus

Dans l'ombre d'Edgar Poe

Par Tristan Savin (Lire), publié le 01/07/2009

 

2009 marque le bicentenaire de la naissance de l'auteur des Histoires extraordinaires, salué par plusieurs publications. Une biographie et un essai permettent de redécouvrir le poète célébré par Baudelaire et Mallarmé. Et deux romans, en forme d'hommage, démontrent que le génie foudroyé continue de faire des émules.

Le 3 octobre 1849, on trouvait un homme inanimé sur un trottoir de Baltimore, Maryland. Détail étrange, il portait des vêtements trop grands pour lui. Transporté à l'hôpital, il y succombait quatre jours plus tard, d'un mal inexpliqué.

On identifia la victime: le journaliste Edgar Poe, né à Boston en 1809, orphelin adopté par un riche esclavagiste de Virginie, John Allan, qui l'abandonna à son sort dès sa majorité. Ainsi, toute sa vie, l'infortuné Edgar «Allan» Poe fut en butte à un destin semblant s'acharner contre lui. Sa mort ne lui apporta pas plus de paix. Quatre personnes seulement assistèrent à ses funérailles, expédiées, sous la pluie. A peine enterré, il se trouva couvert d'opprobre par la presse nationale. On lui reprochait ses moeurs dissolues, son mauvais caractère et des textes trop noirs. On n'évoquait jamais un grand écrivain mais un être dépravé, alcoolique et drogué. «On décida de lui dédier un cénotaphe de granit et de marbre, mais ce ne fut que vingt-six ans plus tard», précise Georges Walter, auteur d'une Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain, rééditée à point nommé pour le bicentenaire du génie. Cette biographie, exemplaire, s'ouvre sur une carte du ciel à la naissance d'Edgar Poe, «prédisposition» zodiacale ainsi légendée: «presque toutes les planètes se trouvent sous l'horizon».

Ainsi naissait le prototype du poète maudit, auquel ses livres rapportèrent à peine trois cents dollars. «Frère spirituel» de Baudelaire, «ingénieur des lettres» pour Valéry, «cas littéraire absolu» selon Mallarmé, l'auteur du Corbeau devint, au regard de l'histoire des lettres, le grand maître du fantastique, l'inventeur du récit policier, le précurseur du roman scientifique, le rénovateur du conte, l'annonciateur de la psychanalyse. Pas moins. D'abord auteur de poèmes «cosmiques» inspirés des romantiques anglais, Poe a 18 ans quand paraît son premier recueil. Son seul roman, Les aventures d'Arthur Gordon Pym, sort en 1838, amputé du dernier chapitre par l'éditeur, et se solde par un échec. A 30 ans, il accouche d'un nouveau chef-d'oeuvre, La chute de la maison Usher. En 1841, devenu rédacteur en chef, enfin libre de publier ses propres textes, il connaît la période la plus faste de sa vie et livre quantité de contes et de nouvelles. Parmi eux, Double assassinat dans la rue Morgue marque la naissance d'un genre: l'enquête policière, reprise avec un succès retentissant par ses disciples d'outre-Atlantique, Gaston Leroux, Conan Doyle et Agatha Christie.

Indigent, il inonde les journaux de ses histoires courtes
Dans son essai Avec Poe jusqu'au bout de la prose, Henri Justin nous éclaire sur l'oeuvre à travers une minutieuse analyse des textes - hélas peu didactique pour le néophyte. Ce spécialiste, déjà auteur de Poe dans le champ du vertige (1991), apporte également des précisions sur la vie de l'artiste maudit. Selon lui, «Poe se voulut poète». Il écrivait lui-même que «Edgar A. Poe» aurait dû s'écrire «Edgar, a Poet». Mais il manquait une lettre... Empêtré dans un lyrisme souvent morbide, il passe au conte, «persuadé que le poétique veille au coeur de toute littérature». Toujours en mal d'argent, il inonde les journaux de ses histoires courtes et aborde de nouveaux genres: comique, satirique, dramatique, merveilleux scientifique. Traumatisé par la disparition de sa jeune épouse, il vit dans l'indigence. Jusqu'à sa fin tragique, à seulement quarante ans. Georges Walter nous en apprend plus sur les circonstances de sa mort: «Aucune plainte ne fut déposée qui provoquât une enquête policière.» Pourtant, tout laisse penser qu'il fut dévalisé, sinon enivré et drogué, «voire l'un et l'autre», poursuit le biographe. Quand Poe arriva à Baltimore, une campagne électorale battait son plein. Or, la technique des agents électoraux de l'époque «consistait à neutraliser leurs proies avec un mélange de whisky et de narcotique pour les traîner de bureau de vote en bureau de vote». Selon un journaliste présent, cette méthode avait «dépassé la mesure» cette année-là... Mais dans la bonne société conservatrice du Maryland, «le crime, aux yeux de plus d'un, prit figure de juste châtiment». Pourtant, selon Henri Justin, «Poe ne prit jamais d'opium» (contrairement à une idée répandue) et, probablement diabétique, ne supportait pas l'alcool. Qu'importe la vérité: sa réputation fut salie par une génération de gens de lettres haineux, jaloux de son talent et il fallut un demi-siècle pour démasquer les mensonges. Walter avance une raison: «Il fallait expliquer la bizarrerie de l'oeuvre par l'immoralité de l'auteur.»

L'écrivain américain Matthew Pearl, déjà remarqué pour son formidable Cercle de Dante (Robert Laffont, 2004), a eu l'heureuse idée de poursuivre l'enquête, de manière romanesque. Il se base sur les nombreux mystères entourant la fin misérable du poète: pourquoi passe-t-il la soirée à Baltimore alors qu'il se rendait pour affaires à New York? Pour quelle raison la maison où il s'est rendu ce jour-là a-t-elle brûlé? Et qui est ce Reynolds dont le nom revient sans cesse au cours des délires de l'écrivain à l'hôpital?

Le héros de Pearl, jeune avocat admirateur de l'oeuvre de Poe, assiste par hasard à l'enterrement. Peu de temps avant, le poète l'avait chargé de prendre sa défense contre les calomniateurs. Décidé à réhabiliter la mémoire du «Sauveur de la littérature américaine», Quentin Hobson Clark entreprend des recherches, malgré les menaces d'un inconnu aux airs de fantôme et les sages conseils de son entourage bourgeois. La folie dont on accuse son écrivain modèle s'avère contagieuse. Il délaisse sa future épouse, abandonne la clientèle de son cabinet. Et n'hésite pas à se rendre à Paris pour retrouver le chevalier Dupin. Seul le plus célèbre détective de l'époque - héros de plusieurs histoires de Poe - peut l'aider à résoudre l'énigme.

Utiliser un personnage imaginaire pour enquêter sur la disparition de son créateur - par ailleurs père du roman policier -, il fallait oser! Le talentueux Pearl tient sa promesse. Diablement mené, ensorcelant dès les premières lignes, L'ombre d'Edgar Poe baigne dans une brume inquiétante, digne des Histoires extraordinaires.

Fabrice Bourland a eu une idée similaire. Avec La dernière enquête du chevalier Dupin, court roman historique écrit dans le style de l'époque, on retrouve l'ancêtre de Sherlock Holmes, chargé d'un cas tout aussi mystérieux: celui d'un autre poète, retrouvé pendu dans une ruelle: Gérard de Nerval. Les écrivains maudits n'ont pas fini de hanter leurs lecteurs.

http://www.lexpress.fr/culture/livre/dans-l-ombre-d-edgar...

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16 novembre 2009

Albert Camus

Albert Camus, portrait total  

Mohammed Aïssaoui
12/11/2009 | Mise à jour : 12:10
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Les mille facettes d'Albert Camus,dont les succès déchaînèrent souvent la haine de ses pairs.
Les mille facettes d'Albert Camus,dont les succès déchaînèrent souvent la haine de ses pairs. Crédits photo : ©Rue des Archives/Tal

Le récit «Les derniers jours de la vie d'Albert Camus» et un dictionnaire révèlent comment l'écrivain était considéré de son vivant.

Ce devait être une bonne nouvelle, ce prix Nobel de littérature attribué en 1957 à Albert Camus. Ce fut l'apogée de la plupart de ses problèmes : jalousé, détesté, moqué, l'auteur de L'Étranger mourra moins de trois années plus tard, le 4 janvier 1960, dans un accident de voiture.

On se souvient du mot de Sartre quand il apprit que Camus avait été récompensé : «C'est bien fait !» Et ce n'était pas le pire des commentaires. Dans la revue Arts, le ton fut plus cruel : «En décernant son prix à Camus, le Nobel couronne une œuvre terminée.» Rappelons que Camus avait alors quarante-quatre ans, et qu'il fut, et qu'il est toujours, le plus jeune lauréat français du prix Nobel de littérature. D'autres avaient écrit, et qui plus est dans son ancien journal Combat, que «les petits pays admirent les parfaits petits penseurs polis ». Ce ne sont là que quelques exemples d'une revue de presse édifiante que l'on peut découvrir dans la postface de l'ouvrage de José Lenzini. Il a déjà écrit trois livres sur Albert Camus, mais cette fois, il consacre son récit aux derniers jours de son auteur fétiche : c'est un angle très instructif qui nous rappelle que, contrairement à ce que l'on peut imaginer aujourd'hui, son existence était loin d'être un long fleuve tranquille. Décidément, il est toujours intéressant de voir comment un écrivain entré dans la postérité était considéré par ses pairs de son vivant.

 

L'âme du spectacle

Dans Les Derniers Jours de la vie d'Albert Camus, José Lenzini mêle un peu de fiction aux indications historiques et à des propos tenus ou écrits par l'écrivain et dramaturge. Sa trame principale est le silence de la mère de l'auteur du Mythe du Sisyphe - une taiseuse, légèrement malentendante et illettrée. On se demande si toutes ces blessures, ces vexations subies par Camus à Paris - surtout à Paris - ne lui avaient pas donné envie de retrouver le silence. Ne disait-il pas : « J'appris tout de suite qu'une balle ne vous arrivait jamais du côté où l'on croyait. Ça m'a servi dans l'existence et surtout dans la métropole où l'on n'est pas franc du collier… » Sa position sur l'Algérie, son dernier livre, L'Homme révolté, son opposition à la peine de mort ne lui avaient pas fait que des amis. C'est tout cela que montre en une centaine de pages, mais de manière forte et précise, José Lenzini. Impossible de ne pas être ému quand on lit que l'écrivain aurait pu éviter l'accident mortel s'il avait pris le train comme il était prévu. On y découvre également un Camus tenté par une carrière d'acteur.

«Acteur», c'est justement l'un des premiers mots définis dans le Dictionnaire Albert Camus établi sous la direction de Jeanyves Guérin, avec le soutien d'une soixantaine de professeurs, d'historiens et d'écrivains. À la question : à qui devez-vous votre plus grande satisfaction, l'auteur de Caligula avait répondu : «Aux acteurs. À l'acteur, qui est le principal, le principe, l'âme incarnée du spectacle.» Ce dictionnaire se révèle être un outil précieux. C'est un travail considérable où tout est passé en revue, aussi bien les œuvres (y compris celles moins connues comme ces Silences de Paris, une pièce radiophonique datée de 1948 et diffusée le 30 avril 1949) que les hommes ou les auteurs ayant un lien avec l'auteur de La Peste. C'est rare de voir en un seul ouvrage les mille facettes de Camus : l'écrivain, le dramaturge, le penseur, le journaliste, le citoyen et, surtout, l'homme. Un portrait total.

«Les derniers jours de la vie d'Albert Camus» de José Lenzini, Actes Sud, 143p., 16,50 €.

«Dictionnaire Albert Camus» sous la direction de Jeanyves Guérin, Robert Laffont/ Bouquins, 976p., 30€.

 

http://www.lefigaro.fr/livres/2009/11/12/03005-20091112ARTFIG00478-albert-camus-portrait-total-.php

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10 novembre 2009

Distribution des prix...

 

Une bonne page :
http://www.lepoint.fr/actualites-litterature/2009-11-09/les-laureats-des-prix-litteraires-2009/1038/2/1399/8/#newdiapo
Mon tiercé ;
1. Dany Laferrière
2.Gwennaelle Aubry
3.Jean-Michel Guenassia.

mais...je n'ai pas lu leurs livres, seulement les critiques...

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Lauréat du prix Femina, Gwenaëlle Aubry Née en 1971, cet écrivaine plonge son lecteur au coeur d'une écriture poétique. Roman et récit familial, Personne (Mercure de France) est le portrait du père psychotique de la romancière, un homme qui n'a jamais fait bloc avec lui-même. ( Lire notre critique )
Par lepoint.fr © GINIES/SIPA


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09 novembre 2009

Et en plus, elle est canon !

Pas de surprise chez Drouant. La victoire du jour

Le Goncourt 2009 pour Marie NDiaye (et le Renaudot pour F. Beigbeder)

Par Grégoire Leménager

12h45 chez Drouant, et pas de surprise: Didier Decoin vient d'annoncer que le Goncourt  2009 allait à Marie NDiaye, récompensée pour «Trois femmes puissantes» (Gallimard), tandis que le Renaudot allait à Frédéric Beigbeder, le Renaudot essai à Daniel Cordier, et le Renaudot poche à Hubert Haddad pour «Palestine» (le Livre de poche).

m-ndiaye.jpg
BALTEL/SIPA
Marie NDiaye est née à Pithiviers en 1967. Découverte par Jérôme Lindon, elle est l’auteur d’une douzaine de livres, dont « Rosie Carpe », « la Femme changée en bûche », « la Sorcière » ou « Hilda ». Elle vit à Berlin

Une nette victoire pour l'auteur de «Trois femmes puissantes», puisque le prix lui a été décerné au premier tour de scrutin, par cinq voix contre deux à Jean-Philippe Toussaint, et une à Delphine de Vigan. Dommage pour eux, dommage pour Laurent Mauvignier, qui aurait lui aussi fait un beau lauréat avec «Des hommes» (Minuit). Mais il fallait bien que quelqu'un sorte gagnant, et Gallimard sait y faire pour décrocher des prix Goncourt. Marie NDiaye n'a cependant rien usurpé, elle dont le roman, qui s'est déjà discrètement vendu à 140.000 exemplaires, dresse avec pudeur, intelligence et sensibilité, le portrait de trois femmes humiliées.

Un an après le succès d'Atiq Rahimi, ce n'est pas seulement une réponse à ceux qui considèrent qu'un grand débat sur l'identité nationale s'impose d'urgence ; c'est aussi une façon pour les jurés Goncourt de marquer quelques points sur ceux qui préfèrent récompenser d'illustres inconnus en manque de visibilité médiatique.

 

http://bibliobs.nouvelobs.com/20091102/15645/le-goncourt-2009-pour-marie-ndiaye-et-le-renaudot-pour-f-beigbeder

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20 octobre 2009

Nobel de littérature

Le prix Nobel de littérature décerné à Herta Müller

Alors que l’on pensait les américains Joyce Carol Oates et Philip Roth grands favoris de ce prix Nobel 2009, la nomination de l’allemande Herta Müller peut apparaître comme une surprise.

Alors que l’on célèbre les vingt ans à la fois de la chute du mur de Berlin et de la fin du régime de Ceausescu, le sacre de cet écrivain née dans une famille souabe germanophone de Roumanie et aujourd’hui berlinoise semble au contraire particulièrement opportun. Succédant à J.M.G. Le Clézio, Herta Müller est d’abord une romancière de la résistance, dont l’oeuvre a souvent été censuré dans son pays d’origine, refusant de se soustraire et ceci jusqu’à aujourd’hui à la dictature. La Convocation (éd. Métailié), le dernier de ses livres traduits en français, évoque ainsi le parcours d’une ouvrière brimée par la Securitate, milice secrète roumaine, pour avoir envoyé en Italie un appel à l’aide brodé sur un drapeau. Ce prix Nobel est aussi révélateur d’un retournement : Herta Müller vient d’être nommée citoyenne d’honneur de sa commune natale, Nitchidorf, quelques heures à peine après avoir reçu son prix à Stockholm. Elle est aussi une sans-patrie, dont «l’intensité de la poésie et la franchise de la prose » se situent entre deux pays et plusieurs langues, un langage construit dans l’isolement et l’exigence d’un vocabulaire ôté des « concepts violés et souillés de la dictature». L’écrivain fait en cela partie de cette « Weltliterature », littérature monde, un monde dont le coeur s’est excentré, et qui dépasse en cela sans doute les luttes nationales du Prix Nobel. Herta Müller, enfin, est un auteur encore méconnu en France. Seuls trois de ses livres ont été traduits : hormis La Convocation, vous pouvez trouvez au Seuil Le renard était déjà chasseur et L’homme est un grand faisan sur terre, publié chez Gallimard. Cette dernière maison d’édition devrait palier à ce manque en publiant l’an prochain son dernier ouvrage, Atemschaukel, qui s’intitulera en français La balançoire du souffle.

09 octobre 2009

On ne badine pas avec l'amour ( de Dieu)

> Thérèse s'adresse aux religeuses des couvents qu'elle a fondés, et particulièrement aux mères supérieures :
>
> " Du reste, si vous y prenez garde, vous verrez qu'en somme la plupart des monastères n'ont pas été fondés par les hommes, mais par la puissante main de Dieu. /.../ Et comment, je vous le demande, une petite femme comme moi, soumise à des supérieurs,ne possédant pas un maravedi , dépourvue de toute protection, aurait-elle pu accomplir  des choses si difficiles? /.../ Voyez, mes filles, voyez l'action de Dieu. Suis-je, par hasard, de race illustre, et serait-ce à ce titre que l'on m'aurait fait honneur? Evidemment, non. De quelque manière donc que vous l'envisagiez, vous reconnaîtrez que l'oeuvre est de lui. Après cela, n'est-il pas raisonnable que nous la maintenions intacte, dût-il nous en coûter vie, honneur, repos? Et cela d'autant plus que nous trouvons ici tous les biens réunis. Vivre de manière à ne craindre ni la mort, ni les événements de ce monde,, goûter cette allégresse continuelle qui est votre partage à chacune,
>  posséder cette prospérité, la plus grande de toutes, qui consiste à ne point redouter l'indigence, à la désirer au contraire : voilà qui s'appelle vivre. Car enfin, y a-t-il rien de comparable à cette paix intérieure et extérieure dont nous jouissons toujours ? Et il ne tient qu'à vous d'y vivre et d'y mourir, comme par le fait vous voyez expirer celles qui meurent parmi nous. Si vous demandez sans cesse à Dieu de vous continuer cette grâce, et si vous vous défiez entièrement de vous-mêmes, il ne vous déniera point sa miséricorde." p 159
> Oeuvres complètes.II. Les Fondations, Fayard, 1963. Traduction des Carmélites de Paris-Clamart
>
> ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
>
> Un texte extraordinaire ! et qui appelle de nombreux commentaires...O.

07 octobre 2009

De la lecture ...

Cultures - Article paru
le 5 février 2009

La chronique poésie d’Alain Freixe

La poésie, c’est pas ce que tu crois !

La poésie, mais qu’est-ce ? Une inconnue délaissée ?

Il faut dire qu’elle joue perdant. Rebelle à tous

les attributs dont on voudrait l’affubler, on ne peut

la saisir. Les poètes ne se sont pas privés de lui proposer, parfois de manière péremptoire, des définitions. Mais voilà, elle est toujours autre chose !

Oui, Gérard Pister a raison de rappeler le mot de Guillevic : « La poésie, c’est autre chose » et d’en faire le titre

de son anthologie où sont recensées « 1 001 définitions de

la poésie » (1). Bien sûr tout tient dans ce « 1 000 + 1 » qui maintient la voie ouverte vers quelque soleil futur !

C’est ce vacillement que nous donne à lire Gérard Pister.

On feuillettera ce livre comme on tournerait un cristal. Huit facettes, huit approches définitionnelles : Affirmation, Connaissance, Émotion, Licorne, Musique, Objet, Révélation, Vie. Le tout réunissant quelque 650 citations de quelque 250 auteurs d’époques, de langages et de sensibilités très divers. Les passionnés sont toujours passionnants !

Gérard Pister est de ceux-là ! Son livre aidera ceux

qui cherchent sur les routes de poésie repères et balises.

Georges Bataille poète ? On pensait que l’auteur de l’Érotisme, du Bleu du ciel, de l’Histoire de l’oeil, de Madame Edwarda, l’homme du Collège de sociologie et

de la Part maudite, de la Somme athéologique qui regroupe l’Expérience intérieure, le Coupable et Sur Nietzsche, bref l’inclassable, tout à la fois romancier, essayiste, philosophe, sociologue, ethnologue, penseur religieux… qui n’écrivait peut-être que toujours la même chose à propos de champs aux objets spécifiques,

cet homme toujours sulfureux n’avait que dégoût pour

la poésie !

On se souvient de

ses polémiques avec André Breton à propos du surréalisme, de l’accusation d’idéalisme qu’il lui portait alors et de son livre de 1947, Haine de la poésie.

Mais on avait peut-être oublié l’épisode de Carpentras entre mai 1949 et juin 1951, années durant lesquelles Georges Bataille, bibliothécaire à Carpentras, renforcera ses liens avec René Char, liens datant de 1946 alors que dans

la revue IIIe Convoi il dédie à René Char sa suite d’aphorismes, Apprendre ou à laisser.

On avait peut-être oublié cet Archangélique (2) que Bernard Noël nous avait donné à lire en 1967 au Mercure de France et qu’il reprend aujourd’hui, dans la collection « Poésie » Gallimard) augmenté « d’autres poèmes » et d’une préface, « Le bien du mal », si éclairante à partir de la lumière qui émane des questions qu’il nous offre à méditer, la moindre n’étant pas que « la poésie (soit) le contraire de ce qu’annonce le mot qui la désigne » !

On avait oublié que cette expression si souvent citée aujourd’hui encore, Georges Bataille l’avait très vite trouvée obscure. C’est que c’est moins le poème qu’il entendait contester (poème en lutte contre lui-même, sacrifiant ce qu’il pourrait y avoir de poétique en lui) que cette tentation du lyrisme où il est toujours menacé de se complaire ; aussi il lui substituera, quelques années plus tard, en 1962, le titre l’Impossible, manière de faire signe vers « ce qui restera hors d’atteinte », hors explication, irreprésentable, et qui cependant reste l’Orient de toute littérature et de cette poésie qui est « le contraire de ce qu’annonce le mot qui la désigne ». Révolte dans la langue à partir du désir et de la mort en vue d’une vérité qui serait « représentation de l’excès ».

Or l’excès n’est pas médiatisable. Il ne saurait loger dans les mots. Les articulations du langage les assèchent.

Les poèmes de l’Archangélique sont marche forcée dans l’impossible. Déchaînement, délit, crime : « Le couteau du boucher dans la langue (belle, noble, élevée) », écrit Michel Surya dans son Georges Bataille, la mort à l’oeuvre (Gallimard, 1992). À la voie icarienne surréaliste, à son « signe ascendant », Georges Bataille oppose le creusement de la « vieille taupe » entre pierres, racines, vieux os et vers. Là où ça peut germer !

D’aucuns saluaient en l’animal aveugle la révolution.

C’était hier. Et c’est demain !

(1) Sous la direction de Gérard Pister, La poésie, c ’est autre chose, collection « Les Cahiers d’Arfuyen », Arfuyen, 15 euros.

(2) L’Archangélique et autres poèmes, de Georges Bataille, préface de Bernard Noël, notes de Bernard Noël et Thadée Klossowski. « Poésie » Gallimard n° 419, 6,20 euros.

05 octobre 2009

Toujours Lautréamont ! Isidore, j'adore...

Nouvelle édition des «Chants de Maldoror»

Fou de Lautréamont, par Philippe Sollers

Par Philippe Sollers

Longtemps incompris, l'auteur des «Chants de Maldoror», mort en 1870 à l'âge de 24 ans, est sorti du purgatoire grâce aux surréalistes. Voici une nouvelle édition de son oeuvre brève et fulgurante

Vous ouvrez mécaniquement la nouvelle Pléiade consacrée à Lautréamont, vous croyez connaître l'auteur, depuis longtemps archivé parmi les grands classiques du XIXe siècle, vous jetez un coup d'œil sur le début des «Chants de Maldoror», et vous vous apercevez que, croyant les avoir lus autrefois, vous êtes saisi d'un léger vertige  : «Plût au ciel que le lecteur enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit...» Ça y est, vous êtes pris, ou repris, vous voulez en savoir davantage, vous vous enhardissez, vous devenez féroce, ce qui vous change de la lourde torpeur agitée de l'actualité. Mais votre surprise augmente en découvrant que ce volume est suivi des principaux textes écrits sur les «Chants» et sur «Poésies» depuis cent quarante ans : Breton, Aragon, Artaud, Gracq, Blanchot et bien d'autres, un fabuleux roman. Court-circuit massif : après deux guerres mondiales, des massacres insensés et des tonnes de littérature, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, est plus présent, plus vif et plus énigmatique que jamais.

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DR
Isidore Ducasse, alias le comte de Lautréamont, est né à Montevideo en 1846 et mort à paris en 1870. Il est l'auteur des "Chants de Maldoror", dont le "Premier Chant" aprut d'abord anonymement en 1868.

Il meurt à 24 ans, quasiment inconnu, en 1870, pendant le siège de Paris. A peine quelques recensions pour les «Chants», rien sur «Poésies». Mais le feu couve sous la cendre, le fluide agit, la stupeur va se faire de plus en plus forte. C'est Léon Bloy d'abord, en 1890, dans une intervention intitulée «le Cabanon de Prométhée» : aucun doute, l'auteur est fou. «C'est un aliéné qui parle, le plus déplorable, le plus déchirant des aliénés.» C'est un génie, soit, mais avorté.

Remy de Gourmont, l'année suivante, donne davantage de renseignements dans «le Mercure de France» et va même, le premier, recopier des extraits de «Poésies» à la Bibliothèque nationale (vingt et un ans après leur publication) , ce qui ne semble attirer l'attention de personne. Pour Gourmont aussi, Lautréamont est fou, mais d'une «folie lucide». André Gide, en 1905, note dans son «Journal» qu'il lit le sixième «Chant» à haute voix, visiblement séduit par l'atmosphère hautement pédérastique du livre. Il n'ira guère plus loin et évite, de façon étrange, de parler de l'aspect criminel de Maldoror.

Valéry Larbaud, en 1914, reprend Gourmont, en moins bien. Le thème de la «folie» aura la vie dure, comme le prouve encore cette piteuse déclaration d'Albert Thibaudet en 1925 : «Lautréamont n'est assurément pas un de mes auteurs de chevet, et je persiste à penser qu'il y a dans son cas un élément de folie.» On me dit que Thibaudet a tendance à revenir ces jours-ci, comme quoi notre temps est bien celui d'une régression majeure.

Enfin surgissent Breton et Aragon. Breton, d'abord, dans «Littérature», en 1919 : «A mon sens, il y va de toute la question du langage.» Et l'année suivante, en plein dans le mille : «Je crois que la littérature tend à devenir pour les modernes une machine puissante qui remplace avantageusement les anciennes manières de penser.» La littérature serait donc là pour penser ? Ce n'est pas ce qu'on nous dit tous les jours en réclamant du cinéma social réaliste, des romans familiaux et naturalistes. Le surréalisme révèle et célèbre Lautréamont et, en même temps, le voile. Breton a certes raison de dire qu'il est «l'expression d'une révélation totale qui semble excéder les possibilités humaines», mais la nouvelle raison qu'il représente avec Rimbaud, une raison qui englobe et dissout la déraison la plus violente, reste pour une part indéchiffrable.

En 1947,Julien Gracq voit surtout dans «les Chants» une formidable révolte adolescente due à l'enfermement scolaire (Jarry en est un autre exemple singulier), et Lautréamont devient alors un «dynamiteur archangélique». Pour Artaud, qui le rapproche de Nietzsche, c'est un «poète enragé de vérité», et c'est vrai. Cependant, il faut attendre 1950, et le «Lautréamont et Sade» de Blanchot pour que les choses s'éclairent. Blanchot est en effet le premier à préciser que le personnage principal des «Chants» est le lecteur, le lecteur que devient Lautréamont lui-même en écrivant sa stupéfiante aventure. Il y a une «logique implacable» à l'œuvre dans les ténèbres du Mal comme il y aura bientôt une logique tout aussi implacable dans l'apologie du Bien. L'homme est mauvais, celui qui l'a créé est mauvais, toutes les strophes impeccablement fiévreuses des «Chants» nous le rappellent avec une maîtrise mathématique du délire, servie par un humour terroriste. Est-ce sérieux ? Oui, très. Est-ce comique ? Pas moins. Voilà de quoi désorienter à jamais l'être humain, ce «canard du doute».


A Orsay

Jean-Luc Steinmetz et Philippe Sollers évoqueront cette nouvelle édition des «Œuvres complètes» de Lautréamont et toutes les lectures que l'auteur des «Chants de Maldoror» a inspirées (de Léon Bloy à J.-M.G. Le Clézio et d'André Breton à Aimé Césaire), mors d'une soirée exceptionnelle à l'auditorium du Musée d'Orsay, le jeudi 15 octobre à 19h30 (entrée libre dans la mesure des places disponibles).

On comprend que Camus, en 1951, dans «l'Homme révolté» ne soit pas d'accord. Pour lui, Lautréamont tombe dans une «tentation nihiliste» et il ne voit dans «Poésies» que des «banalités laborieuses», un «morne anticonformisme» et même un goût de «l'asservissement intellectuel» qui s'épanouit dans les totalitarismes du XXe siècle. Le commandeur Breton réagit immédiatement dans un article cinglant, «Sucre jaune», où il attaque aussi le «Baudelaire» de Sartre : «On ne saurait trop s'indigner que des écrivains jouissant de la faveur publique s'emploient à ravaler ce qui est mille fois plus grand qu'eux.» Le malentendu est total. Camus et Sartre parlent morale, Breton poésie. Mais poésie dans un sens tout autre que celui de «poète», de «poèmes», et c'est là le cœur de la question. Rien n'est plus «moral» que la logique de Lautréamont, mais pour une autre raison profonde et démonstrative qui n'a plus aucun rapport avec le poison de la «moraline» (selon le mot de Nietzsche).

Lautréamont poursuit sa route. On le retrouve, en 1956, dans «Mode d'emploi du détournement» de Debord et Wolman, et on sait que toute l'œuvre de Debord est marquée par «Poésies», ce qui se laisse entendre dès «la Société du spectacle». Le «détournement» est une technique de guerre corrosive, de même que l'art, extrêmement difficile, de la citation. Debord a montré là une virtuosité décapante. Le surréalisme, le siruationnisme : comment comprendre le XXe siècle sans ces deux revendications passionnées de liberté ?

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En 1967, c'est l'année de la publication d'un livre qui redistribue les cartes, de façon claire et décisive, le «Lautréamont par lui-même», de Marcelin Pleynet. Un pas de plus dans l'établissement du lecteur et dans une absence de contradiction entre les «Chants» (le Mal) et «Poésies» (le Bien), donc relance de la question fondamentale promise à un grand avenir. Du coup Aragon, dans un double article retentissant, s'enflamme. A partir du livre de Pleynet, il revit sa jeunesse, sa rencontre avec Breton à l'âge de 20 ans, au Val-de-Grâce, leurs veilles de médecins auxiliaires au «quatrième fiévreux», chez les fous. Ils sont fous des «Chants de Maldoror», ils se les récitent à tue-tête pendant les bombardements allemands sur Paris. «Parfois, derrière les portes cadenassées, les fous hurlaient, nous insultant, frappant les murs des deux poings. Cela donnait au texte un commentaire obscène et surprenant.» C'est Breton, un peu plus tard, en 1919, qui ira recopier intégralement «Poésies» à la Bibliothèque nationale. Elles paraissent enfin dans la revue «Littérature» : le mouvement est lancé.

Et il continue de plus belle, ces temps-ci, avec «Ligne de risque», la revue de Yannick Haenelet François Meyronnis. Comme quoi, Lautréamont avait raison de déclarer : «A l'heure où j'écris, de nouveaux frissons parcourent l'atmosphère intellectuelle ; il ne s'agit que d'avoir le courage de les regarder en face.»

Ph. S.

"Œuvres complètes", par Lautréamont, édition établie par Jean-Luc Steinmetz, Gallimard, La Pléiade, 848 p., 45 euros (39 euros jusqu'au 31 décembre 2009).

Toutes les critiques de l’Obs

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Source: "le Nouvel Observateur" du 1er octobre 2009.

Chantars no pot gaïre valer
Si d'ins del cor no mov lo chans
Bernard de Ventadour

02 octobre 2009

Maldoror , le retour

 

Lautréamont et ses lecteurs

 

 

Etablie par Jean-Luc Steinmetz et publiée dans la collection de La Pléiade (Gallimard), la nouvelle édition des Œuvres complètes de Lautréamont donne à relire, au sens fort, un auteur qui a secoué toutes les notions permettant, à son époque, de penser la littérature. Nourrie de romantisme noir, sa prose poétique a suscité jusqu'à aujourd'hui autant de lectures que de lecteurs prestigieux, de Poulet-Malassis et Léon Bloy à André Breton et Le Clézio ou encore Philippe Sollers – qui évoquera lui-même quelques-uns de ses "passeurs" sans lesquels Isidore Ducasse serait peut-être resté plus longtemps lettre morte.

le 15 octobre 2009

Musée d'Orsay
auditorium niveau -2

Accès gratuit dans la limite des places disponibles
Entrée réservée porte C

Avec la participation de Jean-Luc Steinmetz, éditeur des Œuvres complètes de Lautréamont ; Philippe Sollers, écrivain ; Stéphane Guégan, musée d'Orsay  

En partenariat avec les éditions Gallimard

jeu 15 octobre 2009 - 19h30

Musée d'Orsay
auditorium niveau -2

 

25 septembre 2009

MH est-il un clone triste, ou un clown raelien?

Houellebecq est-il...
Vendredi, 25 Septembre 2009, 12h38mn 00s
De :
Orlando Erre <jotapil@yahoo.fr>
Afficher les détails de ce contact
À : PROSES@yahoogroupes.fr

... un clone raelien , ou un clown mine de rien ? Lire l'article ci-dessous, extrait du blog de Sollers

 

Houellebecq dans "une vie divine"

Daniel-Michel

Sous le prénom de Daniel, Sollers brosse un portrait au vitriol de Michel Houellebecq dans "Une vie divine". Cryptage transparent : même finale du prénom, la secte de Raël favorable au clonage devient l’EVU (Eglise de la Vie Universelle), idées pour lesquelles Daniel-Michel a quelque sympathie.

 

Michel Houellebecq jeune
Une fois à Paris, j’ai rendez-vous, en fin d’après-midi, au bar du Lutétia, avec mon vieil ami Daniel, cinéaste [1] désormais mondialement célèbre, comme le prouve son dernier grand entretien dans Destroy. Il a l’air à la fois en pleine forme et très déprimé, résultat probable des tranquillisants et des somnifères qu’il absorbe à haute dose. Il boit des alexandras, parle peu, savoure le triomphe de son dernier film, La Vie éternelle (accueil mitigé en Asie, gros succès, en revanche, à Berlin, Madrid, San Francisco et Toulouse). Il glisse, les larmes aux yeux, sur la mort de son chien adoré, Trott, le seul grand amour de sa vie. Daniel est le type même du nihiliste actif et professionnel d’aujourd’hui, pornographe et sentimental. Il reste obsédé par la baise, frémit à la vue de la moindre jeune salope locale, a peur de vieillir, poursuit un rêve d’immortalité génétique, et a même donné son ADN, pour être cloné, à l’Eglise de la Vie Universelle (l’EVU), laquelle est partie à l’assaut des comptes en banque des déprimés du monde entier, tentés par le suicide et la réincarnation corporelle. La vie humaine, on le sait, n’est qu’une vallée de larmes, et la science en a établi la vérité fatale. La chair, pour finir, est triste, les livres sont inutiles, on ne peut fuir nulle part dans un horizon bouché, l’argent permet de vérifier tout cela, et le cinéma, lui-même inutile, l’exprime. Où sont passés Dieu, l’espoir d’une vie éternelle, toute la salade de jadis ? Les religions sont balayées, vous qui entrez laissez toute espérance, faites-vous prélever pour plus tard, mais sans garantie absolue, car il se pourrait bien que le vieux Dieu demi-mort irascible, qui a déjà confondu les langues au moment de la Tour de Babel, reprenne du poil de la bête, et utilise un jour des terroristes pour foutre le bordel dans les laboratoires, mélanger et brouiller les codes sinistres tarés du futur.

 

Daniel souffre, et il lui sera donc beaucoup pardonné socialement (c’est-à-dire fémininement), « à la chrétienne », comme d’habitude. Nous n’allons pas recommencer notre ancienne polémique vaseuse pour savoir s’il faut préférer Schopenhauer (lui) ou Nietzsche (moi). De toute façon, la question est réglée : Schopenhauer a vaincu, Nietzsche est définitivement marginal. Il me demande quand même si je crois à la vie éternelle, et il sait que je vais lui répondre bof, que c’est là encore un fantasme humain, trop humain, que l’éternel retour est tout autre chose, qu’il vaudrait mieux parler d’éternité vécue. Il me jette un drôle de regard, à la fois plombé, apeuré, vide. Je ne suis même pas digne d’être un chien, pense-t-il comme un banal humaniste, non, je ne suis même pas digne d’être un chien, et il n’a pas tort. Allez, encore un alexandra pour lui, un whisky pour moi [2], et basta. On ne parle même pas de l’objet du rendez-vous pris par son agent : une petite évaluation philosophique de son oeuvre, par mes soins, mais sous pseudonyme, dans une revue confidentielle et radicale, douze lecteurs pointus, un record [3]. Il est vrai que la pige aurait été misérable. Il est vrai aussi que je n’en ai pas envie. J’ai été content de revoir Daniel, son courage et sa détestation provocatrice, glauque, drôle et fanatique du genre humain. Mais précisément : humain, trop humain...

 

Une vie divine, Plon, 2006, p. 348-350.

Nota : C’est Saneptia sur le blog être vivant qui a attiré mon attention sur le rapprochement Michel-Daniel. Vous recommande vivement ce blog littéraire qui contient de nombreux autres extraits de "une vie divine", mais pas l’extrait des pages 356-357 qui suivent où l’on retrouve le personnage de Daniel :

Je repense à Daniel, son cas est révélateur. Mauvaise enfance, corps peu désirable, intenses masturbations, premières relations féminines peu enthousiasmantes, découverte tardive de partenaires plus jeunes attirées par sa célébrité et son argent et, à ce moment-là, sentiment de vieillissement, satisfactions combattues par la jalousie et le manque - donc douleur. Dans ces histoires, il faut commencer très tôt, enfance vicieuse, action dualisée vers 13-14 ans avec des professionnelles de 30 ans [4],connaissance approfondie de la chose (putes, partouzes, énamorations, illusions magiques et désillusions), bref être immunisé à 35-40 ans, blindé à 50, dégagé ensuite. On est sur la rive, on regarde les bateaux appareiller [5] , pavoiser, faire la fête, se mélanger, pavoiser, se saborder, couler. Être fasciné par la jeunesse, vouloir la posséder, la poursuivre, est un fantasme de vieux qui a toujours été vieux. On peut mettre ici dans même sac pédophiles, homos, nymphomanes frigides, séniles coureurs, c’est-à-dire un fonds de population indéfiniment renouvelable, obsédé par la jenèse non vécue à temps. Un petit Bédouin affole les uns, la jeune salope en fleur terrasse les autres, le bétail s’agite et se vend, changements d’acteurs et d’actrices, disparition vers la Vallée de Larmes. Heureusement, j’ai mon chien, il comprend tout, il est innocent et fidèle, sa mort me bouleverse davantage que celle d’aucun être humain.

Une vie divine, Plon, 2006, p. 356-357
 

Chantars no pot gaïre valer
Si d'ins del cor no mov lo chans
Bernard de Ventadour

20 septembre 2009

Un 11 septembre qui a fait basculer l'Histoire...

Joseph O'Neill, Netherland, renaissance d'une nation

Récompensé par le PEN/Faulkner Award 2009, et félicité par Barack Obama à la BBC, le roman de Joseph O’Neill montre comme il est difficile de remonter la pente pour les Américains de l’après 11 Septembre.

Au mois de juin dernier, soit un an après sa sortie aux États-Unis, Netherland a bénéficié d’une publicité exceptionnelle, de celles dont rêvent tous les auteurs et éditeurs américains : interrogé sur ses lectures par la BBC, Barack Obama a répondu qu’il était en train de le lire, et qu’il le trouvait « excellent ». Pour autant, Joseph O’Neill n’avait pas attendu cette onction présidentielle pour être plébiscité : récompensé par le PEN/Faulkner Award 2009, ce roman avait déjà remporté tous les suffrages de la presse américaine lors de sa parution. Dans la prestigieuse New York Times Review of Books, qui lui avait consacré sa couverture, le journaliste Dwight Garner avait bien résumé les choses en écrivant que c’était la meilleure oeuvre de fiction sur la vie à New York et à Londres depuis la chute du World Trade Center.

Après le 11 Septembre, un débat s’était fait jour, parmi les intellectuels américains, sur le rôle de l’écrivain face à l’événement : la fiction avait-elle sa place sur les ruines des tours, ou devait-elle s’effacer devant les témoignages et le récit documentaire ? En quelques mois, le 11 Septembre est ainsi devenu une sorte de mythe littéraire moderne, un sujet sensible où les enjeux esthétiques rencontrent les questions éthiques, plus encore que la tuerie de Columbine qui, deux ans plus tôt, avait déjà inspiré de nombreux artistes. Tandis que certains, comme Norman Mailer et Paul Auster, choisissaient de renoncer à traiter le sujet, d’autres s’en sont immédiatement emparés, faisant du « roman sur le 11 Septembre » un genre en soi, partagé entre les textes sur l’attentat proprement dit ( Terroriste, de John Updike, Le Troisième Frère, de Nick McDonnell, The Last Days of Muhammad Atta, de Martin Amis, encore inédit en français) et ceux qui analysent le traumatisme des New-Yorkais (Extrêmement fort et incroyablement près, de Jonathan Safran Foer, L’Homme qui tombe, de Don DeLillo) ou la manière dont la catastrophe a marqué un changement d’ère dans l’imaginaire américain (La Belle Vie, de Jay McInerney).

Netherland reprend toutes ces problématiques
dans une perspective plus large : plus que le 11 Septembre lui-même, c’est l’atmosphère des années suivantes qui intéresse Joseph O’Neill, la manière dont les Américains ont vu leurs certitudes s’effriter et le retour massif des questions politiques dans leur vie. De ce point de vue, l’adoubement du livre par Obama est peut-être plus qu’une anecdote : d’une certaine manière, le cheminement moral qui a débouché sur son élection en 2008 est précisément le sujet du roman. Le héros, Hans Van den Broek, est un analyste financier d’origine néerlandaise qui vit dans un loft du quartier de TriBeCa en compagnie de sa femme Rachel et de leur fils Jake. Forcés de quitter leur logement après le 11 Septembre, ils s’installent temporairement dans un hôtel, où leurs problèmes vont commencer : Rachel, perturbée et inquiète, veut emmener leur fils en Angleterre, son pays natal, loin des États-Unis et du président Bush, qu’elle juge belliciste et dangereux. Le mariage du couple bat de l’aile ; après quelques mois de naufrage, Rachel rentre finalement à Londres, laissant Hans seul à New York. Désoeuvré et dépressif, ce dernier occupe ses dimanches sur les terrains de cricket, sport qu’il a pratiqué durant son enfance aux Pays-Bas. Là, parmi la faune bigarrée des immigrés indiens ou caribéens, il fait la connaissance de Chuck Ramkissoon, un sympathique selfmade man originaire de Trinidad qui, entre deux affaires louches, nourrit un projet pharaonique : créer le « New York Cricket Club », une organisation de prestige qu’il présiderait, installée dans un stade grandiose dont il a dessiné les plans et qui rendrait au cricket sa place parmi les sports historiques de l’Amérique…

À travers la culture alternative du cricket, Hans découvre une face cachée de New York, excentrique, colorée, interlope, loin des tours de bureaux, de leurs financiers en costume et de la classe moyenne traumatisée. Tout en conférant au texte une sorte de charme désuet, le cricket, sport aux règles ésotériques («Je ne peux compter le nombre de fois où j’ai essayé en vain, à New York, d’expliquer à un passant ébahi les bases du jeu se déroulant devant lui»), prend dans Netherland la portée symbolique d’une issue, d’une autre manière de regarder le monde, et finalement d’une métaphore de la reconstruction du rêve américain. Comme l’explique l’infatigable Chuck dans l’une de ses tirades, «les gens, tous les gens, les Américains comme les autres, c’est quand ils jouent au cricket qu’ils sont le plus civilisés. Quelle sera la première chose qui se passera quand l’Inde et le Pakistan feront la paix ? Ils joueront un match de cricket. Le cricket a une dimension morale. Avec le New York Cricket Club, on pourrait ouvrir un tout nouveau chapitre dans l’histoire des USA. Pourquoi pas ? Je vais nous ouvrir les yeux ».

Entre son mariage en déroute avec Rachel et les rêves délirants de Chuck, Hans traverse le roman dans un entredeux à travers lequel Joseph O’Neill restitue finement l’ambiance des années Bush et le vacillement des mentalités américaines, l’ébranlement du pays se reflétant dans celui de Hans. Perplexe et désorienté, ce dernier avoue d’ailleurs ne rien comprendre au monde dans lequel il vit : « Est-ce que je savais si la mort et la douleur causées par une guerre en Irak excéderaient ou pas les malheurs qui pourraient découler du fait de laisser Saddam Hussein au pouvoir ? Non. L’Irak possédait-il des armes de destruction massive représentant une menace réelle ? Je n’en avais aucune idée ; et, pour dire vrai, cela m’intéressait peu. J’étais un idiot politico-éthique. » Dense, intelligemment construit par associations d’idées, souvent drôle (le passage sur la validation du permis de conduire devant un bureaucrate kafkaïen est désopilant), Netherland n’est finalement pas tant un « roman sur le 11 Septembre » à proprement parler qu’un roman sur la période charnière que viennent de vivre les États-Unis. En traitant l’universel à travers le particulier, O’Neill donne un texte profond et captivant, soutenu par un suspense discret (on apprend dès les premières pages que Chuck a été retrouvé menotté au fond d’un canal, ce qui rend d’autant plus intrigants les souvenirs de Hans à son sujet). Qu’on aime ou pas Barack Obama, il faudra décidément lui reconnaître ceci à l’heure du bilan : toutes choses égales par ailleurs, il aura donné d’excellents conseils de lecture.

 

Le Magazine Littéraire

16 septembre 2009

Céline, vu par Sollers

 

Philippe Sollers


Relire Céline


Picasso Rembrandt

Picasso, Rembrandt et Saskia, 13 mars 1963


- Où placez-vous Céline dans votre Panthéon littéraire ?

- Le Panthéon, ce sont les dieux ... Je place Céline très haut. La campagne d’oblitération de Céline a échoué, et il est désormais d’autant plus au Panthéon qu’on voulait l’empêcher d’y entrer. Lorsque j’ai préfacé, en 1991, les Lettres à la NRF de Louis-Ferdinand Céline, que n’ai-je pas entendu! Aujourd’hui, cela paraîtrait absolument normal. Le premier texte que j’ai écrit sur lui date de 1963, dans le Cahier de l’Herne qui lui était consacré à l’époque.
On « bloque» surtout Céline dans la période d’avant- guerre et de guerre, et il est très rare de rencontrer quelqu’un qui ait lu les livres à proprement parler admirables qu’il a écrits par la suite. Je pense à Féerie pour une autre fois, D’un château l’autre, Nord ou Rigodon. Il y a très peu d’écrivains, d’intellectuels qui aient lu ces grands chefs-d’œuvre dans lesquels il a complètement renouvelé, et en profondeur, non seulement sa vision des choses mais son art littéraire. Ce sont de grands livres. Et l’un des plus grands, que je ne peux pas relire sans mourir de rire toutes les trente secondes, car il relève d’un génie comique considérable, est Entretiens avec le professeur Y.


Un jour, Nimier a écrit à Céline: “ Gaston ne reçoit plus de lettres d’insultes de vous. Ça lui manque. “ C’est tout à fait l’esprit de la maison Gallimard, hanté par des fantômes considérables, beaucoup plus vivants que la plupart des vivants d’aujourd’hui. C’est le grand jeu.
Je le place donc très haut, avec Proust pour le XXe siècle. Je crois que là-dessus, il n’y a pratiquement plus personne pour vraiment dire le contraire ou s’acharner encore dans une polémique vaine.



- Reste encore la question de l'antisémitisme ...

- Maintenant, on peut se pencher sur la polémique idéologique et sur la question de l'antisémitisme. Il n'est pas question de l'écarter, mais je me demande les intérêts que cela sert si l'on ne parle que de cela. Je me méfie toujours des campagnes, plus ou moins intéressées, pour empêcher de lire quelqu'un. J'ai été habitué à ce genre de choses …


Aujourd'hui, en regardant exactement ce que Céline a pu faire en «voltairisant » - pour reprendre sa propre expression - sa prose, dès les carnets de prison, on voit à quel point il se tourne de plus en plus, lui qui est extraordinairement novateur, vers des classiques français comme des garanties. Il cite Sévigné, Voltaire, La Bruyère, Saint-Simon, Chateaubriand… Voilà quelqu'un en plein registre dramatique, en même temps extraordinairement comique, et qui se repose sur les classiques qu'il sait, d'une façon évidemment non académique, respirer en profondeur. C'est une grande nouveauté, car c'est le contraire du nouveau, c'est le comble du nouveau. Ce n'est pas le nouveau roman, ce n'est pas le temps chronologique qui voudrait qu'automatiquement, ce qui vient d'arriver est supérieur à ce qu'il y avait avant. C'est tout le contraire. Et que dit-il de ces écrivains? Qu'ils ont « un goût qui reste ». Une très belle expression. Le temps passe, le mauvais goût triomphe à chaque instant, mais ces écrivains ont un goût qui reste. Il va même beaucoup plus loin puisqu'il dit qu'ils ont" une couleur absolue", C'est ce qu'il recherche. Cela aide à le comprendre mieux, sans oblitérer la question du totalitarisme du XXe siècle - qui s'est exprimée de façon effarante dans le mauvais goût criminel et dans l'absence de couleur, c'est-à-dire dans le goulag et Auschwitz. Comme l'a dit Stendhal: « Le mauvais goût conduit au crime. »


Il faut peut-être mettre maintenant l'accent sur la façon dont on parlait en Russie en 1947 de Céline: « Une nullité littéraire et un criminel fasciste. » Cela fait beaucoup pour un seul homme. Aujourd'hui, « criminel fasciste » pourrait peut-être encore passer dans les esprits plus ou moins arriérés qui n'auraient jamais lus de livres. Mais « nullité littéraire », ça ne passe plus. Donc c'est raté. Mais pour le coup, « criminel fasciste » devient un concept classiquement distribué, y compris sous la forme du mot « terroriste ». Il faut se méfier de cela, et aller aux textes pour voir comment ils résonnent, s'il y a un goût qui reste et s'il y a une couleur absolue. Tout simplement.


- Les cahiers de la NRF proposent une nouvelle édition des Lettres à Albert Paraz. On y trouve un autre Céline que celui des romans ou des pamphlets.

- Il faut souligner à quel point Céline était un épistolier de génie. C'est immédiat. Comme les lettres de Voltaire ou les mémoires de Saint-Simon que l'on peut ouvrir à peu près au hasard. Dans une de ses lettres, Céline dit ceci: « Il nous appartenait de connaître le sérieux des choses ... l'horreur pas en carton... Lucifer et ses vraies tenailles. » Le diable est ce qui s'opposerait au rythme, à la musique, à la langue vivante; c'est ce qui empêcherait de transposer en chant intime. La transposition en chant intime, c'est ce qu'il appelle le « rendu émotif intime ». Cela donne l'impression de quelque chose entre l'écrit et le parlé, entre la lecture et l'audition, une façon de parler à voix basse.


On voit très bien dans les lettres à Paraz ce qui tombe dans le vocabulaire emprunté de l'époque. Il y est toujours question des juifs dont il pense qu'au fond, ils sont comme lui: messianiques, mystiques et curieux. Alors que chez les aryens, il n'y a que des « abrutis de souche ». Brusque revirement. Ce terme d'« abrutis de souche »me plaît beaucoup, et je reconnais avoir affaire, sans arrêt, à des abrutis de souche… notamment de cette région maléfique qu'il faut appeler le centre de l'Hexagone. Le terme « aryen» me fait rire car il est tiré d'une conception très dix-neuvièmiste. Que cela ait été popularisé comme étant un terme pouvant être mis en balance avec le mot « juif », c'est vraiment une très grosse erreur d'oreille, de vocabulaire et même de connaissance. De toute façon, l'antisémitisme est une connerie.

- Diriez-vous de Céline qu'il est visionnaire?

- Céline, avec ses derniers livres, prend de plus en plus conscience de l'ampleur de la catastrophe générale ... Les Chinois vont nous envahir, mais s'arrêteront en Champagne. Tout cela est risible. Céline dit que la seule vraie catastrophe est le temps perdu. On perd du temps en polémiques, en bavardages, en papotages… C'est effrayant mais on ne peut pas l'éviter. Selon lui, ce serait «tenter de remonter le Niagara ». La vision s'élargit.
Il y a le diable, Lucifer, Satan. « Moi, dit-il, et le Prince des Ténèbres, on s'évite! » Autour de lui, qui se considère comme le « Père Sperme » il n'y a en quelque sorte que des ratés. Par exemple: « Ils en crèvent tous dans la clique NRF d'avoir raté le Voyage. » Chaque fois qu’il en arrive là, c’est de la faute à Gide.
Et le seul écrivain correct, finalement, serait Gide. En réalité, le problème est la fréquence sur laquelle on capte le langage. La surdité générale l'a rendu furieux. Cela ne veut pas dire que Céline aurait pu aller vers une dimension orchestrale non furieuse. Il y a des choses qui l'ont rendu fou. D'abord le voyage en URSS. Et le texte Mea culpa reste un texte essentiel.
Langue morte. Le temps du « traduit du... » est venu. L'américain est pour lui comme une langue morte. C'est une polémique incessante: les Américains et leurs imitateurs français sont des arriérés naturalistes, etc. On est alors aux antipodes de la chanson de geste et donc du rendu émotif intime. C'est comme si en somme il n'y avait plus d'histoire intérieure, que des films à faire, Et s'il y a une vie intérieure, elle est dans un tel embarras, notamment sexuel ... Céline, médecin, est très cru sur ce plan il faut lire ses lettres à ses amies - et aborde la chose avec un cynisme particulier. C'est le diagnostic. Si le « traduit du ... » l'emporte, cela veut dire qu'il n'y a jamais eu Voltaire, Chateaubriand et les autres,

-Donc, relire Céline, différemment...

- La question Céline doit être à mon avis abordée comme le contraire de l'académisme réactionnaire. Il dit qu'une lettre de Madame de Sévigné pourrait « faire bander un débardeur » - c'est-à-dire qu'elle a dans son rythme même une force érotique considérable. Parlant de Voltaire, Céline souligne le nombre d'écrivains français persécutés par les leurs parce que les Français n'aiment pas leurs écrivains, justement par ce qu'ils ne sont pas des leurs. Cela fait des exilés de l'intérieur au centre d'un pouvoir qui ne peut être reconnu ni par les esclaves dudit pouvoir ni par le pouvoir lui-même. Céline n'est pas absolument dans ce cas.
Le moment est donc venu de relire Céline de fond en comble .

Philippe Sollers

Propos recueillis par Joseph Vebret

Le Magazine des Livres, juillet/août 2009

 

14 septembre 2009

La Princesse de Clèves

On se souvient que notre président  est passé pour un rustre, encore une fois, pour avoir déclaré sur un ton fracassant qu'on "n'avait pas besoin de la Princesse de Clèves", le chef- d'oeuvre de Mme de la Fayette.Ce qui a fait une belle levée de boucliers littéraires ! Sollers, sur son site, nous rappelle une des pages de son livre "Eloge de l'Infini" , et, on pensera ce qu'on veut de Sollers, sa prose est tout de même un régal :

Philippe Sollers

Le secret de Mme de La Fayette

Poussin Sainte Cecile

POUSSIN, Sainte Cecilia, 1627-28

La Princesse de Clèves doit son succès inébranlable à la description de la passion impossible. C'est le roman des vaincus de la Fronde et du jansénisme, le chef-d'œuvre brûlant et sombre du sacrifice et de la renonciation. Plus explicite, entre les lignes, sur les émois et les délices du masochisme féminin, tu meurs. On meurt d'ailleurs beaucoup dans la Princesse : une mère, un roi, un mari, l'héroïne elle-même. Grandeur et malheur de la vertu: celle-ci doit comporter un plaisir profond, supérieur à tous les autres, une vibration essentielle, une extase qu'on appellera « devoir» et aussi « repos». Il n'y a même pas besoin de Dieu pour être entraîné dans cet abîme, en apparence absurde, de la jouissance la plus intime. Je pourrais connaître le bonheur, je le refuse, je choisis l'abstention et le retrait, non sans avoir goûté toutes les sensations de la faute possible. Le désir demeure désir inaccompli, voilà de l'érotisme autrement satisfaisant que celui des libertins qui, déjà, pullulent (le siècle suivant leur appartient). La marquise de Merteuil sera l’anti-Princesse. Mais que n'aurait pas été la vie de Mme de Clèves si elle avait basculé? On n'ose pas l'imaginer, mais en tout cas plutôt Juliette que Justine. Le moment ne s'y prêtait pas, voilà tout.

Dans la France « d'avant», celle de la vraie noblesse frondeuse (celle dont Mme de La Fayette et son ami La Rochefoucauld portent le deuil), tout était jeu, magnificence, galanterie, plaisirs. Tout le monde était beau, et on se mariait pour mieux faire. « Il y avait tant d'intérêts et tant de cabales différentes, et les dames y avaient tant de part, que l’amour était toujours mêlé aux affaires et les affaires à l'amour.» Pas d'ennui, pas d'oisiveté: «On était toujours occupé des plaisirs ou des intrigues. » Dans ce tourbillon, une star masculine: Nemours. Il traîne tous les cœurs après lui, il lui suffit de paraître. La Princesse, elle aussi, est une star, mais son corps, si on peut dire, est en retard sur elle. Elle se marie mais sans être « touchée ». Son mari, en somme, remplace sa mère. Il est irréprochable, mais il ne plaît pas. Nemours, lui, séduit d'emblée: « Les paroles les plus obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que les déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas.» Passion, donc, et réciproque. Mais c'est là où Mme de La Fayette invente la violence singulière du sado-masochisme «exquis», qui nous en apprend davantage sur les passions religieuses que bien des traités mystiques. L'impossible, c'est mieux. Le refus de jouir est plus électrisant que l'acte. Sévigné (qui n'est pas sans adopter la même stratégie) a eu un mot cruel sur sa consœur : « Jamais femme sans sortir de sa chambre n'a fait de si bonnes affaires.» Ce sera donc non, et non. Mais comme les aventures du non sont plus excitantes que celles du oui! C'est du moins ce que Mme de La Fayette veut nous faire entendre. Il ne faut donc pas s'étonner que son livre soit un hymne au voyeurisme, comme à toutes les subtilités du discours indirect. Que fait Mme de Clèves, seule dans son petit pavillon de campagne, observée par Nemours caché la nuit dans le jardin? Il fait chaud, « elle n'a rien sur sa tête et sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés ». Eh bien, elle fait des nœuds, avec des rubans, sur une « canne des Indes fort extraordinaire»... Après quoi, elle va contempler, un flambeau à la main, le portrait de son amour mis au mur. Triomphe de l'auto-érotisme et du narcissisme. Proust, c’est évident, s’est souvenu de cette scène dans sa fameuse révélation de Montjouvain. Un pas de plus, donc, et nous en saurions davantage ... Des rubans, des nœuds, une canne des Indes... Mais chut, l'instant des vérités plus crues n'est pas encore venu ... On se regarde de loin, on s'épie, on tremble, on se dérobe. La mort même est préférable à l'abandon d'un plaisir solitaire si vif qu'il ne saurait que s'amoindrir dans l'action. Les hommes et les femmes doivent être deux espèces inconciliables ne sauraient se mélanger qu'à leurs dépens. Le «repos» frigide est le comble de la passion violente non consommable. Faut-il ici insister? Faire un dessin au lecteur? « L'amour est une chose incommode », écrit bourgeoisement Mme de La Fayette à son confident Ménage. Au fond, c'est ce que tout le monde pense. On aimerait prouver le contraire, pourtant.

Philippe Sollers, Éloge de l’infini, Gallimard, Folio 3806, p.428-430

 

 



Chantars no pot gaïre valer
Si d'ins del cor no mov lo chans
Bernard de Ventadour


08 septembre 2009

Les Onze, de Pierre Michon

Pierre Michon, les onze et la Révolution

Les Onze est un livre de Pierre Michon, sur une toile exposée au Louvre d’un certain François-Élie Corentin, représentant le Comité de salut public. Dans une langue droite, l’auteur de Vies minuscules parle de la Révolution, de la Terreur et des peintres de l’Histoire.

C’est à vous, Monsieur, que ce livre s’adresse. Personnellement. À vous qui n’avez jamais entendu parler du tableau monumental de François-Élie Corentin, exposé au Louvre, Les Onze, qui représente à lui seul, et lui seulement, le Comité de salut public au grand complet, à supposer que quelqu’un de votre sorte puisse encore exister. À vous aussi, Monsieur, qui le connaissez vaguement, par ouï-dire, ou qui avez eu sous l’oeil une vague reproduction, réduisant au format d’un livre une huile de plus de quatre mètres de large et plus haute qu’un homme debout, dressé, comme ces Onze qui firent terreur. À vous également, Monsieur, qui fréquentez le Musée, que vos pas ont mené «dans la chambre terminale du Louvre, le saint des saints, sous la vitre blindée de cinq pouces» (p. 114), vous qui recherchez le commerce de la beauté quand c’est l’Histoire et ses onze paires d’yeux qui vous dévisagent. À vous enfin, Monsieur, qui croyez savoir que ce tableau n’existe pas, vous que 144 pages de pure littérature viendront réveiller de votre savante suffisance.

Quant à vous, Madame, si le vocatif du texte de Pierre Michon vous épargne, ce n’est que par convention de style, par galanterie : ces « Monsieur ! » d’apostrophe qui relance la prose sont également à votre adresse, lorsqu’il écrit, parce qu’il faut bien les nommer : « Vous les voyez, Monsieur ? Tous les onze, de gauche à droite : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barère, Lindet, Saint-Just, Saint-André. Invariables et droits. Les commissaires. Le grand comité de la grande Terreur » (p. 43), ce « Monsieur », Madame, c’est vous, et vous êtes sommée de les voir. Pierre Michon dit le peu de choses qu’on sait de l’apparence de François-Élie Corentin ; il dit qu’on ne lui connaît pas d’autoportrait, mais qu’on peut le voir en levant la tête « dans le portrait qu’aux plafonds de Wurtzbourg, précisément sur le mur sud de la Kaisersaal, dans le cortège des noces de Frédéric Barberousse, Tiepolo a laissé de lui quand le modèle avait 20 ans » (p. 11), il est blond. Il dit qu’on l’aperçoit peut-être parmi les témoins du Serment du Jeu de paume qu’en fit David, bien plus tard, sans âge et chapeauté, à moins que ce soit Marat. Son portrait tardif attribué à Vivant Denon est un faux. Mais, de cette courte lignée de Corentin, sur les trois générations connues, Michon refait le chemin, de la levée des bords de Loire, à Combleux, en amont d’Orléans, où le peintre naquit, on le sait, en 1730, jusqu’au Paris régicide qu’il lui faudra peindre. Son grand-père de besogne et de commerce frelaté, analphabète, son père poète de peu de vers anacréontiques et ces deux femmes qui l’élèvent jusqu’à l’étouffer d’amour, tout est dit : que Dieu est un chien, que les Limousins déportés comme des esclaves courtauds ont fait le lit de la Loire et les canaux qui la drainent. De cette courte lignée de Limousins et de huguenots apostats, de ces rares obscurs qui s’inventèrent la lumière, et même un peu de ces Lumières qui retournèrent le monde, de cette courte lignée surgit ce peintre éclairé et désabusé, et de sa main un chef-d’oeuvre, Les Onze. Voyez la liste étroite où Pierre Michon place son personnage à la page 66 : « Cette poignée de peintres qui ont été élus on ne sait pourquoi par les foules, ont bondi dans la légende quand les autres demeuraient sur le rivage, simplement peintres – et eux, ils sont plus que peintres, Giotto, Léonard, Rembrandt, Corentin, Goya, Vincent Van Gogh ; ils paraissent plus que peintres, ils sont plus qu’ils ne furent. »

Aussi, lorsque dans la nuit du 15 nivôse de l’an II, on frappa à la porte de Corentin, rue des Haudriettes, à Paris, pour lui commander Les Onze, c’est un homme fait, revenu de presque tout – il a 63 ans, ce qui, en « ces temps de douceur de vivre », n’est pas rien –, qui empoche la bourse d’or contre la promesse d’honorer une commande qui le rajeunit un peu : « Tu sais peindre les dieux et les héros, citoyen peintre ? C’est une assemblée de héros que nous te demandons. Peins-les comme des dieux ou des monstres, ou même comme des hommes, si le coeur t’en dit. Peins Le Grand Comité de l’an II. Le Comité de salut public. Fais-en ce que tu veux : des saints, des tyrans, des larrons, des princes. Mais mets-les tous ensemble, en bonne séance fraternelle, comme des frères » (p. 90).

Corentin n’en fit pas des frères mais les peignit tels qu’il voyait les hommes, onze Limousins déguisés de cocarde, ou peut-être son père, onze fois le portrait de son père, enfoui sous les traits des onze commissaires qu’on se plaît à trouver ressemblants. Il les peignit comme une cène, où manqueraient un Christ et un Judas, en attendant que l’Histoire les dénonce, en ces temps de douceur de vivre, en ces temps où les dieux sont des chiens. Mais rien n’est jamais si simple, et voilà pourquoi ce livre s’adresse à vous, Monsieur, personnellement,car même si vous ne pouvez pas le voir en peinture, ce tableau, il se mêle d’histoire, de politique, il n’est que littérature, et vous l’avez sous les yeux. La commande contient de secrètes clauses que Corentin va respecter : « La seconde clause, c’est que les Robespierrots, Saint-Just, Couthon, Robespierre, doivent y être peints plus visiblement et centralement, plus magistralement que les autres personnages du Comité, qui devront y apparaître comme des comparses » (p. 109), voilà pour la politique, les commanditaires prennent un double pari sur l’avenir : si Robespierre l’emporte, le tableau saluera sa grandeur, s’il perd, on l’exhibera pour preuve de sa tyrannique ambition (« Eh oui, Monsieur, le tableau le plus célèbre du monde a été commandé par la lie de la terre avec les plus mauvaises intentions du monde, il faut nous y faire »).

La première clause se voulait également politique, et c’est elle qui convoque la littérature : « Ce tableau d’abord, il faudra le peindre dans le plus grand secret, comme on conspire, sans en aviser quiconque, et secrètement le garder jusqu’à ce qu’on lui réclame. » A-t-on le droit de penser qu’on ne le lui réclama jamais, et qu’il n’existe aujourd’hui que dans les douze pages que Jules Michelet lui consacra, que vous n’êtes pas près de relire, et que Michon lui chipote parce qu’il en sait bien plus long. Qu’il n’existe que dans cette grosse de pages de Pierre Michon qui l’invente, qui l’invente comme une découverte, comme un archéologue invente le gisement qu’il fouillera et dont l’existence est indiscutable, immarcescible.

Les Onze sont un livre de Pierre Michon, un livre de quatre mètres de haut, presque trois de large, un grand livre qui, d’une langue droite, fourbie au gueuloir, délivrée au monde après des années de gésine, dit l’histoire. L’histoire d’un monde naissant à coups de piques et de guillotine, et l’histoire d’un Limousin, élevé par des femmes, qui apprit le latin qu’on ne lui destinait pas, de toute urgence, comme on apprend à nager, et en fit de l’or. Tous les livres sont autobiographiques. Vous voyez le tableau.

 


Pascal Quignard

Rencontre mardi8 septembre 2009

«Il faut être en quête de quelque chose»

Raphaëlle Rérolle

Pascal Quignard: «J’ai toujours voulu témoigner d’autre chose que de la langue. Evoquer ce qui est plus en amont. (AFP)

Pascal Quignard: «J’ai toujours voulu témoigner d’autre chose que de la langue. Evoquer ce qui est plus en amont. (AFP)

«La Barque silencieuse» est le nouveau chapitre mystérieux et captivant de la suite baroque du «Dernier royaume», défi que s’est lancé l’écrivain Pascal Quignard à lui-même

On a beau avoir interviewé des dizaines d’écrivains, l’idée de rencontrer Pascal Quignard suscite une vague appréhension. Pas à cause de sa personne, loin de là, Quignard fait même partie des auteurs au caractère affable, mais en raison de son œuvre: tellement diverse, énigmatique et somme toute difficile à embrasser qu’il est bien épineux de savoir par quel bout l’attraper. L’ensemble est tentaculaire (plus de cinquante livres), vertigineusement érudit et le plus souvent aux frontières entre les genres, ainsi de son dernier livre La Barque silencieuse (SC du 05.09.2009). Essais, romans, contes, paraboles ou, pire, tout à la fois – par où commencer?

Mais comme souvent, les angoisses ne parlent que des angoisses, pas de la réalité. Quelques minutes après avoir ouvert la porte sur son appartement passé au blanc (les murs, le plancher, les fenêtres ouvertes sur un petit jardin coincé entre des immeubles), Pascal Quignard dissipe très simplement le malaise. Mince, vêtu de noir, et la tête légèrement penchée en avant, il vous installe derrière une table à moitié cassée, qui grince de manière alarmante – «pas de danger, elle ne s’effondre jamais». Et voilà qu’il avoue en souriant avoir lui-même un peu de mal à parler de son travail: «Ce ne sont pas des livres extérieurs à moi, explique-t-il. Je ne suis que ça.»

N’être que ses livres. Pas plus, pas moins. Avant, Pascal Quignard fut un petit enfant né en 1948, dans une famille de musiciens (derrière lui, une longue lignée d’organistes) et d’intellectuels (son grand-père maternel était le grand grammairien Charles Bruneau). Un garçonnet mutique, anorexique et, dit-il, enfermé dans une sorte d’autisme. A tel point que ses parents le confièrent, plusieurs années durant, à leurs propres parents, dans l’espoir de le faire revivre. C’est en suçant les bâtons de réglisse donnés par l’un de ses oncles que le garçon reprit le chemin de la nourriture, puis celui du langage, mais jamais celui du «plaisir de la langue». Curieusement, Pascal Quignard ne se sent même pas écrivain, enfin, «pas un écrivain-souche», affirme-t-il.

 

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Chantars no pot gaïre valer
Si d'ins del cor no mov lo chans
Bernard de Ventadour