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30 janvier 2015

Philippe Jaffeux : entretien (4)

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Une multitude d’œuvres suscitent mon admiration, mais je ne m’inscris dans aucune filiation et mon travail ne fait référence ni à des artistes/écrivains, ni à aucun groupe. Dans le meilleur des cas, mon activité se situe à l’extérieur de la communication, des opinions ou des connivences. Je ne me sens pas concerné par ce qui peut relever de l’avant-garde, car on écrit toujours par rapport à quelque chose.

J'aime bien la contradiction chez Philippe Jaffeux, et la façon dont il l'assume, en bon dialecticien. La première phrase affirme qu'il ne s'inscrit dans aucune filiation, et la dernière au contraire qu' "
on écrit toujours par rapport à quelque chose." , ce quelque chose étant probablement ce qu'écrivent les autres. Eh oui, on n'invente pas à partir de rien, mais toujours dans un échange multiple avec les livres qu'on a lus, les paroles qu'on a entendues , et le plus souvent dans une opposition constructive. L'écriture de Philippe Jaffeux , reflétant une méditation profonde sur la condition humaine et son effort pour atteindre - ou créer- un absolu, même si elle s'appuie sur des techniques connues - la science des nombres, la valeur des lettres, les vertus du hasard et de la répétition lancinante ,est radicalement nouvelle : si ce n'est pas de l'avant-garde, ça y ressemble fichtrement, et même s'il ne se sent pas concerné !

 

 

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Si les réflexions de Nietzsche sur Pythagore m’ont conduit à attribuer une valeur divine aux nombres, j’utilise aussi ces derniers comme les pièces d’un jeu qui essaient de traduire le lyrisme de l’électricité. Mon activité peut être définie comme une tentative de numérisation poétique et impersonnelle de l’alphabet.

Le "lyrisme de l'électricité" ! J'adore. Dufy avait chanté - en couleurs- les louanges de la "fée électricité", mais il n'avait pas pensé à son lyrisme. Et encore la contradiction : le lyrisme... mais impersonnel .Un peu comme de la neige chaude, de l'eau sèche ou une rapidité lente. Mais c'est vrai que l'écriture de Philippe Jaffeux, j'en ai déjà parlé, possède ces deux aspects : une apparente froideur, sous laquelle frémit un chant discret  et parfois poignant.

 

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Contrairement aux idéogrammes, aux hiéroglyphes, aux lettres arabes ou hébraïques, notre alphabet phonétique et utilitaire, domestiqué par nos paroles, a perdu toute relation avec le sacré.

C'est vrai. Et rendons grâces à Philippe Jaffeux de nous emmener, avec lui, à la rencontre des sources perdues du sacré. Le devoir de tout poète.

à suivre

28 janvier 2015

Philippe Jaffeux : entretien (3)

4
Mes textes essayent d’évoquer un entrelacement entre le langage de l’électricité et celui de l’alphabet. L’énergie de mon travail est d’abord électrique car elle émane des ordinateurs. Mes nerfs éprouvent aussi du plaisir à être mis en éveil par le flux électrique de ces machines. Toute la dynamique de mes textes est soutenue par un alphabet électrique qui aspire surtout à être l’incarnation d’un mouvement, d’un élan transcendant et libérateur.

"Entrelacement"... Ce mot évoque la calligraphie arabe, cet art d'entrelacer les caractères d'une sourate pour en faire à la fois une formule sainte et un motif décoratif. "Alphabet électrique" (le clavier de l'ordinateur) ma fait penser au Manifeste électrique à paupières de jupe, 1971, de Michel Bulteau un poète proche de la Beat generation, donc assez éloigné de Philippe Jaffeux, mais quand même...

 
 
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les 390 pages de Alphabet peuvent être lues et /ou vues.

On peut ajouter : soupesées (l'auteur s'intéresse au poids d'une page, écrite seulement au recto, précise-t-il), mesurées, flairées, scandées, ... et  pur ce qui est de "lues", j'ai dit ce que j'en pensais, qu'on me permette de me citer :

il est clair qu'on ne lit pas Alphabet  comme les Trois Mousquetaires ou Maigret et l'affaire Saint-Fiacre ! Non. Plutôt comme le catalogue des Trois Suisses, ou comme l'Annuaire du téléphone ou comme le Yi King. Ou comme on écoute la Passion selon Saint Mathieu, ou le Requiem, ou la Neuvième Symphonie. Ou comme on contemple le Parthénon, ou la Cathédrale de Chartres, ou les chutes du Zambèze. Ou comme on goûte un mets chez les Trois Gros, ou à la Pyramide, ou à la Tour d'Argent. Sans aucune référence à une vaine question de valeur. Simplement pour donner une idée  de la technique multi dimensionnelle , directionnelle et substantielle que nous devons apprendre pour entrer dans cette écriture.Et en sachant qu'on peut y consacrer trente secondes,trente minutes ou trente jours, une seule fois ou de façon répétée. C'est  ce que je fais en ce moment : environ cinq minutes le soir avant de m'endormir !
 
 
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Le potentiel de l’alphabet est inépuisable car il se régénère sans arrêt au contact d’un vide qui est support-même de création. Alphabet puise son énergie dans un vide roboratif et dans chaque proposition du hasart… que j’orthographie avec un t ! La pensée taoïste a certainement joué un rôle primordial dans ma relation avec ce vide créateur qui va à l’encontre de celui que l’on associe généralement au néant. 

  Parfaitement ignorant quant au taoïsme, je suis allé à la pêche  et, si vous êtes comme moi, je vous conseille d'en faire autant : car vous apprendrez que la pensée chinoise traditionnelle  comporte deux branches principales, le confucianisme et le taoïsme. Le confucianisme ( esprit social, conformisme, obéissance, action) est largement dominant, mais le taoïsme, dont est issu le Zen, est très vivace : esprit individualiste, contemplatif, naturaliste, minimaliste... Le "vide créateur" , doctrine qui donne le vertige  quand on pense que, selon la théorie du Big Bang, l'univers à l'instant zéro avait la taille d'un atome... ou moins encore !
  Mais revenons sur terre  et considérons le potentiel signifiant de la suite des lettres de A à Z : apparemment, zéro, mais en réalité, l'infini : toute la Bibliothèque Nationale, le British muséum, la Bibliothèque Vaticane, la Bibliothèque d'Alexandrie,enfin, tout, tout ce qui s'écrit, s'est écrit et s'écrira. Ce qui n'est pas sans évoquer les possibilités infinies d'infinis d'infinis de la combinatoire des éléments du Réel, qui a donné les galaxies, la vie, et ce chef d'oeuvre  qu'est l'être humain, et qui donnera sans doute bien d'autres créations surprenantes.
  Ce parallèle entre l'Alphabet  et la Création incite à penser qu'il existe une relation entre l'un et l'autre. L'esprit scientifique aurait tendance à penser que c'est le Réel qui permet la création de l'Alphabet, mais le mysticisme préfère le chemin inverse, l'Alphabet donnerait naissance au monde : "Au commencement était le Verbe " (Genèse). Et notre poète pencherait plutôt de ce côté-là. 
  L'un dit que c'est la poule qui a fait l'oeuf, l'autre que c'est l'oeuf qui a fait la poule. Ils ont peut-être raison l'un et l'autre, allez savoir !

à suivre

26 janvier 2015

Philippe Jaffeux : entretien (2)

1
  Mes textes sont toujours en devenir, ce sont des processus qui sont surtout liés à une pratique systématique du doute. J’hésite sur chaque mot que je m’apprête à écrire ou à prononcer. Alphabet n’invoque pas d’idéaux ou d’essences, il ne se réfère à aucun absolu.

  Un esprit léger dirait peut-être, à la lecture des livres de Philippe Jaffeux, qu'il s'agit d'un fou littéraire. Les universitaires ont de ces petits casiers, dans lesquels ils rangent avec soin leurs catégories, leurs concepts et notions, leurs classes...
  Moi je dirais que c'est un chercheur d'absolu

"La Recherche de l'Absolu" est  un conte de Balzac
"...et moi, pressé de trouver le lieu et la formule..." ( Arthur Rimbaud,  Vagabonds, dans les Illuminations)
 "Un coup de dés  jamais n'abolira le hasard" (Mallarmé)
 
  Un chercheur d'Absolu... mais d'un genre un peu particulier. On dirait presque un faiseur d'absolu, ce qu'il cherche n'existant probablement pas - mais... qui sait ?  - Alors, il le crée ! Démiurge, faiseur de monde... On est peut-être aux portes du Paradis perdu, ou de la Jérusalem céleste .
 
2
J’essaie d’avoir une relation immédiate, instinctive, pulsionnelle avec des mots qui s’assemblent entre eux grâce au hasard et au chaos, qui est l’unique loi de mon écriture. Les phrases ainsi formées sont imprévisibles et, en retour, ce sont elles qui fabriquent ma pensée : je deviens alors aussi une création de mes textes.
 
Le hasard, le chaos, unique loi de cette écriture ?  Mais si la mise en forme du livre, sa composition, est aussi de l'écriture ( et c'en est , à n'en pas douter) , alors la méthode, l'ordre, la logique en sont l'autre loi !  Philippe Jaffeux, plus bas, dit son admiration pour Bach. Or, il n'y a pas de compositions plus absolument méthodiques que celles de  ce musicien .
 
 
3
Je n’ai évidemment pas la prétention de faire quelque chose de nouveau mais j’essaye de porter un regard inédit sur des lettres antédiluviennes.


 Eh bien si, il faut le reconnaître, c'est nouveau, résolument nouveau . Alphabet est un livre pour lequel il faut inventer une "lecture" (d'où les guillemets, dans mon introduction) inventer une lecture résolument  nouvelle, une lecture sur mesures. Il se  regarde, s'examine, se soupèse, se flaire,  et peut même se lire. Mais se lire de plusieurs façons : une page par ci par là, ou en feuilletant, ou en ouvrant au hasard et en extrayant deux lignes, un peu comme le Yi King. Faire ça le matin, et on saura le temps qu'il va faire, ou de quelle humeur on sera, ou ce qui va nous arriver... La plupart des procédés divinatoires ont pour base le hasard.
 

à suivre

Philippe Jaffeux : entretien

Philippe Jaffeux m'a adressé un exemplaire de son dernier ouvrage, Alphabet, que je suis en train de "lire"  (j'expliquerai plus tard pourquoi les guillemets) et dont bientôt je rendrai compte ici. En attendant, et pour mettre en appétit nos fidèles lecteurs , voici quelques extraits d'un entretien qu'il a accordé à Emmanuèle Jawad sur Libr-Critique. Prochainement j'en commenterai quelques uns  ( Tiens ! il y en a treize ! Quel heureux hasart, comme dirait Philippe Jaffeux. En effet, 13 est la moitié de 26, qui est le nombre des lettres de l'alphabet ! ) OJ R
 
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  Mes textes sont toujours en devenir, ce sont des processus qui sont surtout liés à une pratique systématique du doute. J’hésite sur chaque mot que je m’apprête à écrire ou à prononcer. Alphabet n’invoque pas d’idéaux ou d’essences, il ne se réfère à aucun absolu.
 
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J’essaie d’avoir une relation immédiate, instinctive, pulsionnelle avec des mots qui s’assemblent entre eux grâce au hasard et au chaos, qui est l’unique loi de mon écriture. Les phrases ainsi formées sont imprévisibles et, en retour, ce sont elles qui fabriquent ma pensée : je deviens alors aussi une création de mes textes.
 
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Je n’ai évidemment pas la prétention de faire quelque chose de nouveau mais j’essaye de porter un regard inédit sur des lettres antédiluviennes.
 
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Mes textes essayent d’évoquer un entrelacement entre le langage de l’électricité et celui de l’alphabet. L’énergie de mon travail est d’abord électrique car elle émane des ordinateurs. Mes nerfs éprouvent aussi du plaisir à être mis en éveil par le flux électrique de ces machines. Toute la dynamique de mes textes est soutenue par un alphabet électrique qui aspire surtout à être l’incarnation d’un mouvement, d’un élan transcendant et libérateur. 
 
 5
les 390 pages de Alphabet peuvent être lues et /ou vues.
 
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Le potentiel de l’alphabet est inépuisable car il se régénère sans arrêt au contact d’un vide qui est support-même de création. Alphabet puise son énergie dans un vide roboratif et dans chaque proposition du hasart… que j’orthographie avec un t ! La pensée taoïste a certainement joué un rôle primordial dans ma relation avec ce vide créateur qui va à l’encontre de celui que l’on associe généralement au néant.
 
7
Une multitude d’œuvres suscitent mon admiration, mais je ne m’inscris dans aucune filiation et mon travail ne fait référence ni à des artistes/écrivains, ni à aucun groupe. Dans le meilleur des cas, mon activité se situe à l’extérieur de la communication, des opinions ou des connivences. Je ne me sens pas concerné par ce qui peut relever de l’avant-garde, car on écrit toujours par rapport à quelque chose.
 
8
Si les réflexions de Nietzsche sur Pythagore m’ont conduit à attribuer une valeur divine aux nombres, j’utilise aussi ces derniers comme les pièces d’un jeu qui essaient de traduire le lyrisme de l’électricité. Mon activité peut être définie comme une tentative de numérisation poétique et impersonnelle de l’alphabet.
 
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Contrairement aux idéogrammes, aux hiéroglyphes, aux lettres arabes ou hébraïques, notre alphabet phonétique et utilitaire, domestiqué par nos paroles, a perdu toute relation avec le sacré.
 
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notre alphabet phonétique peut peut-être avoir un caractère divin ou magique parce que, justement, il est marié à la parole. Par ailleurs, je peux très bien admettre aujourd’hui que c’est la lettre qui a tué l’esprit c’est-à-dire la parole de l’enfant ou la véritable pensée ; celle de la spontanéité et du jeu. J’écris peut-être tout cela grâce à mes déficiences neurologiques, qui ne me permettent plus d’écrire à la main depuis quinze ans, ni avec un clavier depuis deux ans. Dans le même ordre d’idée, ce sont d’abord mes longues et indispensables séances de verticalisation dans mon fauteuil électrique qui m’ont permis d’écrire (avec un dictaphone et un logiciel de reconnaissance vocale) mes deux séries de 1820 courants. En ce sens, la maladie a certainement été utile à mon travail d’écriture.
 
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Un jeu entre le sens et le hasard préside à la construction binaire, bilatérale, de ces courants qui sont, paradoxalement, un moyen de venir à bout de la dualité, de l’intelligence séparatrice ; de cette défaillance qui nous contraint à séparer le malheur du bonheur, l’objet du sujet, la vie de la mort, etc. Mes deux séries de 1820 monostiques ont été écrites très lentement ; six par jour en moyenne. Des contorsions et des pulsions disciplinent la création d’un courant grâce à de nombreuses associations de mots qui finissent par donner un sens à une ligne, à une corde sur laquelle je me tiens en équilibre. Mon admiration pour Bach, m’a peut-être conduit à créer de nombreux courants selon la technique du contrepoint ; en superposant deux phrases pour en créer une troisième, cette méthode s’apparente aussi à une forme de destruction créatrice.
 

(On ne s'étonnera pas si 1820 est un multiple de 26 : 70 fois 26 font 1820. O J R )

 

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J’écris, avec Carole Carcillo Mesrobian, une longue pièce de théâtre radicale ; un dialogue sans début ni fin, entre deux personnages. Mes répliques existent enfin en dehors de l’écriture et elles me semblent spécifiquement théâtrales parce que je les dicte à un logiciel de reconnaissance vocale. Écrire un texte de théâtre avec mes paroles me donne l’impression d’être déjà dans la peau de celui qui pourrait le réciter ; l’alphabet est enfin court-circuité ! Mes répliques sont un décalque parfait de ma voix qui résonne dans un théâtre miraculeux… et inexistant ! Cette nouvelle expérience, détachée de l’écriture, m’apparaît être la conclusion, la résolution de toutes celles qui l’ont précédée. Tous mes textes étaient déjà théâtralisés avant même que je commence à écrire cette pièce.

 

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Si je parle avec moi-même dans le but d’écrire, la pensée-parole silencieuse devient alors un remède ou au pire une manie. Cette pratique inaudible de la parole est déterminante pour la construction de mes phrases. Paradoxalement, grâce à la pensée, la parole devient aussi une observation du silence. J’enroule ma pensée dans ma parole, ou l’inverse, pour créer une phrase qui doit toujours exprimer un sens. Je ne perçois alors pas de différence entre la pensée et la parole.

 
 
 
le blog de la Micronésie poétique
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