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11 septembre 2012

Pussy Riot

Sur Sitaudis

 

Pussy Riot : une histoire secrète 1918-2012 (à suivre) par Jean-Pierre Bobillot

 

 

 

Au seuil des Petites marguerites (1966)*, les deux héroïnes de Vera Chytilova, punkettes avant la lettre, s’exclamaient : « Si la dépravation est partout […], nous serons / dépravées / nous / aussi ! » S’ensuivait un festival de facéties, provocations et profanations en tous genres, et de toutes les couleurs, accomplies de la façon la plus bouffonne par Marie I et Marie II, qui valut d’abord au film la censure gouvernementale, puis à son auteure, à partir de l’intervention militaire soviétique de 1968 et de l’interruption, qui en résulta, du « printemps de Prague » (dont cette œuvre sans exemple était devenue l’un des symboles), sept ans de mise à l’écart, sans possibilité de tourner. — Entre temps, la notoriété internationale de Chytilova avait suscité en sa faveur une pression croissante sur les autorités tchécoslovaques, qui lui permit, en 1976, de réaliser enfin un nouveau film, Le Jeu de la pomme… —

 

En 2011, les deux Marie ont fait des petites : tout aussi colorées, facétieuses et provocatrices, elles sont une dizaine, cagoulées, surgissant ici, là, et faisant d’Internet le théâtre planétaire de leur « dépravation » exacerbée et de leurs profanations bouffonnes. Sept ans, c’est aussi la durée d’internement requise contre trois d’entre elles, suite à leur intrusion pour une brève « prière punk » dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, le 21 février dernier : ramenée à deux ans — effet de la mobilisation internationale en leur faveur ? — à l’issue de leur procès. Or ce qui frappe dans cette affaire, c’est le déni affiché, par l’accusation et par beaucoup de partisans de leur condamnation, de la dimension principalement et ouvertement politique de leur action (qui visait le soutien actif du patriarche Kirill et de l’Église orthodoxe à la nouvelle candidature de Vladimir Poutine à la présidence de la Russie), au profit de deux chefs d’accusation spécieusement montés en épingle : « hooliganisme » et « incitation à la haine religieuse ».

C’était déjà le cas, en d’autres circonstances, lorsque le 17 novembre 1918, parmi d’autres facéties, Johannes Baader, l’Oberdada berlinois, grand ami de Raoul Hausmann, fit irruption dans la cathédrale de Berlin pour interpeller le pasteur Dryander avant son sermon, s’écriant : « Je vous demande ce qu’est votre Jésus Christ ! En vérité, vous vous foutez de lui… » Ce fut encore, différemment, le cas, lorsque le 9 avril 1950, le « faux dominicain » et lettriste Michel Mourre, secondé de son acolyte Serge Berna et de quelques autres, interrompit brutalement la grand messe de Pâques à Notre-Dame de Paris, par la lecture d’un virulent anti-sermon (rédigé par Berna) accusant l’Église catholique « du détournement mortel de nos forces vives en faveur d’un ciel vide », et s’achevant sur cette déclaration sans appel : « nous clamons la mort du Christ-Dieu pour qu’enfin vive l’Homme. »

Dans Lipstick traces. Une histoire secrète du XXe siècle** Greil Marcus mettait en lumière les connexions mal identifiées existant entre la lignée dada / lettristes / situationnistes et le phénomène punk, à travers la figure emblématique de John Lydon, dit Johnny Rotten***, leader des Sex Pistols, et faisait précisément du « scandale de Notre-Dame » un moment significatif de cette « histoire secrète » — qui, on le conçoit sans peine, se poursuit aujourd’hui à Moscou, avec les Pussy Riot priant la vierge Marie de « chasser Poutine », mais aussi de « devenir féministe » ! Dans tous les cas, on assiste au même déchaînement de violence irraisonnée, soutenue d’arguments fallacieux et exagérés, en réaction à un événement de toute évidence limité, si l’on en juge à l’aune de la situation sociale et géopolitique du moment, particulièrement lourde : 1918, 1950, 1966, 2012…

 

C’est qu’ici comme là, on s’en prend au « sacré » : Dieu lui-même, par la bouche de Mourre, l’Église dénoncée comme traîtresse à ses propres préceptes, par les Pussy comme par Baader — et comme, faut-il y insister ? par tous les refondateurs du christianisme au fil de sa longue histoire —, le travail, la virginité ou la nourriture et ses rituels comme divinités de rechange, dans les Marguerites… — et cela, non par goût de l’abaissement moral ou du « blasphème », mais au nom de l’humanisme. Car, telle est la question : à l’aune d’une injustice sociale criante, d’une répression policière brutale, de la dérive sanguinaire du régime de Damas, soutenu par Moscou, que signifie une telle levée de boucliers indignement indignés contre une poignée de jeunes femmes qui se sont livrées, sur la Place rouge ou dans une cathédrale, à quelques actions spectaculaires appelant à de plus dignes indignations ?

Ce qu’insinuaient, à propos des actions et exactions de ses deux Marie, mais aussi de son film lui-même, ces mots que Vera Chytilova inscrivit, à la fin des Petites marguerites, sur des images de guerre : « Ce film est dédié à ceux qui ne s’indignent que de la salade écrasée. » Elle avait bien raison de prendre les devants : elle non plus, en pleines « normalisation » à Prague et napalmisation au Vietnam, n’allait pas tarder à subir de plein fouet les injures de tous ceux qui ne s’indignèrent que sa supposée complaisance dans la bassesse…

 

 

 

(*) Vera Chytilova, Sedmikrasky, U-media, 1966 (Grand Prix au Festival du film de Bergame, 1967) ; Les petites marguerites, dvd Malavida films, 2008.

(**) Greil Marcus, Lipstick traces. A secret history of the twentieth century, Harvard University Press, 1989 ; trad. fr. Guillaume Godard, Allia, 1998, Gallimard, « folio actuel », 2000.

(***) « Pourri », soit : « dépravé », lui aussi… et auteur, sous son propre nom cette fois, de l’implacable réquisitoire intitulé « Religion », sur le premier album de Public Image Limited…

 

06 septembre 2012

Christian Bernard

[note de lecture] "Petite Forme" de Christian Bernard, par Bruno Fern

Posted: 05 Sep 2012 12:30 AM PDT

 

Petite-forme-christian-bernard-211x300Parmi les intentions des nouvelles éditions Sitaudis1figure celle de refuser « épanchements mièvres ou pulsionnels et dispositifs clos sur eux-mêmes ». Promesse indéniablement tenue avec ce premier ouvrage dont l’enjeu est exposé par la phrase de Jules Laforgue mise en exergue : « Moi, n’est, dit-on, qu’un polypier fatal ! »2 En effet, à travers cette suite de 50 sonnets classés dans l’ordre alphabétique de leurs titres, de Chapeau (logique) à Zibeline (la poésie pour tenter de sauver sa peau, malgré tout ?), ce livre pourrait se lire comme un autoportrait autant constitué que diffracté par l’écriture, histoire de sonner en échos à cette fameuse affirmation de Baudelaire : « De la vaporisation et de la centralisation du Moi. Tout est là. »3   
 
Sonnet signifie ici un texte comptant 14 vers, la plupart du temps non rimés, disposés le plus souvent ainsi qu’on peut s’y attendre (même si on rencontre des répartitions moins habituelles que le 4-4-3-3 : 10-4 ; 6-8 ; 2-10-2 ; etc.), ajustés ou pas à la syntaxe selon « le scanseur de la coupe » et de longueur différente bien qu’approximativement régulière à l’intérieur de chaque poème, l’alexandrin étant une espèce rare – l’un d’eux est emblématiquement le premier vers du sonnet intitulé Pavane. Christian Bernard a donc fait le choix d’un format plutôt court4 que le titre ne désignerait pas seulement car de J. Laforgue il n’y a sans doute pas à retenir que la thématique d’un sujet aussi incarné que précaire5, n’ignorant ni sa singularité ni en quoi il appartient au commun (des mortels – condition fréquemment rappelée), mais également une tonalité dominante à la fois légère et grave, une danse hantée par sa fin. Se garder de toute grandiloquence en faisant preuve de lucidité envers ce que peut la poésie, voilà ce à quoi Petite Forme semble autant renvoyer : « Tout ce fatras ce foutu petit tas / de secrets misérables en faire un feu / de joie pleurer deux larmes de lait caillé / compisser dru les pommiers du jardin / d’Eden » (Chapeau).  
 
Cela dit, pas question de sombrer pour autant dans un minimalisme qui ferait du poème le lieu d’une platitude creusée jusqu’à l’inconsistance. Bien au contraire, au-delà d’un subtil travail formel (que le substantif du titre évoque aussi), ce livre multiplie les degrés et les angles d’attaque du sujet supposé éprouver ou, du moins, énoncer, tressant éléments autobiographiques les plus divers (événements intimes ou liés aux activités professionnelles de C. Bernard6), références dites savantes ou pas (de Lucain à Gaston Lagaffe) et souvent détournées avec malice (« La prose du monde est sans pourquoi » ; « l’aurore aux doigts moroses » ; « Je est un antre une auge un ange un cloaque / de sécrétions »), réflexions d’ordre philosophique ou métapoétique, etc. En somme, il s’agit d’un lyrisme à géométrie très variable qui fait que le lecteur trouvera heureusement de tout, « – Autant d’inventions futiles que de / sémaphores aphasiques autant de crash / tests que d’anges blancs nickelés » (Multipiste). 
 
                 
[Bruno Fern]


sur Poezibao


Nous connaissons déjà Christian Bernard - et Bruno Fern, qui présente ici le dernier ouvrage de ce poète.A suivre.O.

03 septembre 2012

Fernando Pessoa

Un poète que certains égalent à Camoens... que d'autres condidèrent comme le plus grand écrivain portugais de tous les temps... Une lecture de ses oeuvres va bientôt commencer sur PLE et sur Voix du Monde.Ci-dessous, un petit échantillon :

 

 

Fernando Pessoa – Suis ta destinée (Segue o teu Destino, 1916)

 
Suis ta destinée,
Arrose les plantes,
Aime les roses.
Le reste est l’ombre
D’arbres étrangers.
La réalité
Est toujours plus ou moins
Que ce que nous voulons.
Nous seuls sommes toujours
Égaux à nous-mêmes.
Vivre seul est doux,
Vivre simplement,
Toujours, est noble et grand,
Sur les autels, en ex-voto
Pour les dieux, laisse la douleur.
Regarde la vie de loin.
Ne l’interroge jamais.
Elle ne peut rien
Te dire. La réponse
Est au-delà des dieux.
Mais sereinement
Imite l’Olympe
Au fond de ton coeur.
Les dieux sont dieux
Parce qu’ils ne se pensent pas.
***
Fernando Pessoa (1888-1935) (Ricardo Reis) – 1-7-1916