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31 août 2012

Henri Deluy

 

Imaginons un militant communiste, sincère, foncièrement honnête et engagé à fond dans la lutte contre le capitalisme, entre 1930 et 1970, 80,90... et imaginons son état au moment de Budapest, de la déstalinisation, de la chute du mur de Berlin...  De tels militants, il y en a eu des centaines de milliers, des millions... Henri Deluy fut l'un d'eux. La poésie, avec le communisme, était la valeur dans laquelle il avait engagé toutes ses forces. Cet engagement mérite le respect. C'est ce que dit son livre, et ce qu'en dit l'article ci-dessous.O.
 

Imprévisible passé d'Henri Deluy par Yves Boudier

Imprévisible passé d'Henri Deluy « Car personne n’est plus proche
Que toi de la grande solitude »


Derniers vers du livre, pudeur absolue d’un distique ou le je se fait tu, se tait / s’est tu, dans une ultime interpellation, gant retourné au terme d’une vie voyageuse, l’intime défi lancé aux jours libérés qu’ « il faut tenter de vivre », encore : tel parcours, le passé, « et comprendre pourquoi et comment il fut, par l’Histoire, déjoué. »1
Poèmes orphiques. Poèmes politiques, autrement dit polièmes.2Henri Deluy revient d’où l’on ne peut. Imprévisible passé porte la nostalgie des espoirs rompus, de l’amour aveuglé par une violence, bouleversante au sens propre, renversante d’un passé hostile dont la naissance, anoblie par une Révolution faite de sang et de rouge impurs elle aussi, n’engendra ni un monde meilleur, ni les prémices d’une fraternité ou d’une communauté avouable. La peine, la déception furent cruelles, à la mesure lente des rêves lentement évaporés, dans un temps si long et forclos par les gesticulations de décennies grises qui tragiquement virèrent au noir le plus dur et profond. Un temps si long qu’il égara même les plus aguerris, éloigna par milliers des compagnons devenus d’infortune, poussa au bord du vide et sur l’arête de la mort les plus solides pourtant, et sûrement parce que…
Henri Deluy a résisté à ces morsures. Est-ce, comme l’a dit Marguerite Duras3, parce qu’il « reste toujours quelque chose en soi, en vous, que la société n’a pas atteint, d’inviolable, d’impénétrable et de décisif » ? Je ne suis pas loin de le penser à la lecture de ses poèmes.
Que reste-t-il des amours politiques ? Des amours tout court et des vies militantes, sinon l’intangible nécessité de respirer, de rencontrer, d’étreindre, de travailler, d’écrire, de traduire… et de manger, de manger des distances, des espaces, au bout de nuits à boire. Intransitivement, absolument, en créant jour après jour les compléments d’un verbe devenu transitif. Vivre continue.
Ainsi, entre les poèmes (mais cela est-il poésie ?), au cœur, parmi, comme l’aime à dire Henri, la recette du vivre que l’on sait recettes dans leurs déclinaisons quotidiennes, du plus simple au sublime, de la soupe journalière et paysanne jusqu’aux petites billes luisantes du caviar… Poèmes esturgeon, une fois encore, une fois de plus, dans le vivier des grands fleuves de poésie avec Maïakovski, Tsvétaïéva, Khlebnikov, Mandelstam, Block, Evtouchenko, Aigui ou Kroutchonykh, des retenues fluviales chinoises de Shu Cai, Mo Fei, Lan-Lan ou Zhu-Zhu, des lacs resserrés d’une Europe centrale dont les visages et les têtes se sont tournées et retournées tant de fois vers l’espoir démocratique jusqu’au torticolis du démantèlement post glasnost et perestrïoka réunies.
Vers prémonitoires :
« … une sorte de saleté surveillait du haut du / ciel »4 ou encore :
« Je te raconterai – le grand mensonge : // Je te raconterai le couteau, serré entre des / doigts // Étroits, – les boucles des jeunes et la barbe / des vieux, // Soulevés par le vent des siècles. // Et la rumeur du siècle. / Et le bruit des fers sous les sabots. »5?

Imprévisible passé
, c’est un homme, engagé /dégagé, qui remonte des Enfers et croise sur son chemin orphique les visages et paysages d’un monde devenu obscur, jadis lumineux : Que sont mes amis devenus (… qui) ne furent pas bien semés (… et) m’ont failli ? Que sont les ennemis devenus ?
Prigent introduit Deluy sur les chemins circulaires et spiralés des gémissements du siècle passé, paradis des travailleurs, purgatoire des idées soldées par les colères et les guerres, enfer de la dissidence et de ceux qui se sont dressés puis écroulés devant la barre de tribunaux de carton ou face à des machines de mort aux chenilles grinçantes.

Et, comme par un effet de sublimation, remonte du long poème un autre poème, double imprévisible, dont le lecteur reconstruit quasiment de manière subliminale le sens, en rebondissant page à page d’un mot en caractères gras à un autre, « ombiliqués à la raison historique », comme l’écrit Christian Prigent en fin de préface. Noms de villes, d’écrivains, d’aliments, dates, heures, lieux et noms d’amis, quelques rares prénoms, la constante attention portée aux voix, aux corps. Sous l’inclinaison ambiguë de l’italique, le nom de proches plus encore, de longues citations-poèmes, mais aussi les balises terribles d’acronymes de sinistre mémoire, « Pour parler le plus souvent d’épouvantables / Tragédies et de drames sans fin ».6

… « à l’usure du calendrier à la conspiration du silence à la terre vierge à la terre damée à la relation immédiate à la fable saugrenue à la fascination de l’illisible (…) »
7


1 Préface de Christian Prigent, Gris profond, page 10. Introduction remarquable, tant sur l’écriture d’Henri Deluy que sur la dimension politique d’un tel livre de « poésie », réussite objective et juste posture selon son auteur.
2Polième, alliance de politique et poème, néologisme créé par Michel Surya pour donner titre à son étude sur Bernard Noël, (Lignes, 2011) quatrième volume de la série Matériologies.
3 Conversation avec Elia Kazan à propos de l’actrice américaine Barbara Loden.
4 Encore Pétersbourg, Vladimir Maïakovski, 1914.
5Maria Tsvétaïéva, le 4 juin 1918
6Deluy Henri, page 201.
7 Deluy Henri, Au blanc de neige, page 73. Editions Virgile, coll. Ulysse Fin de Siècle, 2007.

De profundis


 
4

Action Poétique, j'y ai longtemps été abonné, j'avoue que je n'en ai pas retiré grand chose. Le mot "Action" me plaisait, mais trop souvent il m'a semblé qu'il ne restait qu'un mot. Et la ligne me semblait trop conservatrice, mais je me trompais peut-être. En tout cas cet article de Sitaudis ( repaire bien connu d'avant-gardisme iconoclaste) , mi figue mi raisin, semble aller dans le même sens. Enfin, à vous de juger. Et si vous avez lu la page de l'Huma consacrée à une interview d'Henri Deluy, vous pourrez comparer...O.

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Action Poétique, dernier numéro

 

Action Poétique, dernier numéro

Action Poétique, dernier numéro Ce numéro à bénéficier (sic, p. 3) du soutien du Centre National du Livre...

Qu'on s'en amuse ou qu'on s'en fiche, ce n'est pas la première faute de grammaire repérée dans un numéro d'Action Poétique mais ce sera la dernière puisque ce numéro, gold and collector DVD included, est le dernier.
S'agit-il d'un détail sans importance ni signification ?
D'un lapsus, dans la mesure où il pourrait y avoir un droit incontestable, pour cette institution qu'est devenue Action Poétique au fil des décennies, à bénéficier de tels soutiens ?
Combien de poètes français ont-ils besoin de soutien... en orthographe ?
Une revue sans correcteur est-elle poétiquement correcte ?
Si elle n'est pas relue, une revue peut-elle être lue ?
S'agit-il d'un FLAN ?

Y a-t-il une raison particulière pour cette « fin de partie » ?
demande quant à elle Sandra Raguenet, son nom en énormes caractères au-dessus des questions qu'elle pose à Henri Deluy au tout début de ce numéro ; celui-ci répond, en italiques, que le temps est venu d'arrêter, après plus de soixante ans de publications et d'activités ; 60 ans, un temps militant pour le droit au retrait mérité.
Et un bilan d'une rare honnêteté intellectuelle, en particulier sur les rapports de la revue avec le PCF ; par exemple, concernant les révélations qui furent faites, passons vite sur l'euphémisme, sur le caractère réel du socialisme réel, HD dit :

caractère sur lequel longtemps, nous avons été mal informés, ou que nous ne voulions pas connaître.

On ne peut devenir aussi bon cuisinier et traducteur que l'est HD sans, attention aux coquilles, penser peser, peser penser.
Sans connaître les ratages, sans accepter les croûtes et les failles.
Secrets et coups de main requis également pour une telle longévité.
Aveux et lucidité, il nous livre SON Action Poétique
et sans doute son plus grand talent aura-t-il été de savoir accepter qu'elle lui échappe
un peu.
Dans le volumineux reste du numéro (qui en fait 4), la cohorte des principaux compagnons de route est présentée dans l'ordre alphabétique, avec des interventions plus ou moins bien accordées au dernier tour de piste, on aurait préféré des textes plus circonstanciés comme ceux de Gilles Jouanard et d'Elisabeth Roudinesco, tout le monde s'est mis au diapason des défunts, reconnaissables aux deux dates qui figurent sous les noms entre parenthèses ; retenons une rareté absolue, un vrai poème d'Olivier Cadiot (1982) ! Et puis, comme l'écrit Liliane Giraudon, à la fin de son PARSIFAL C'EST PERCEVAL :

aimer les mots n'empêche pas d'aimer le silence.

Comment va se passer pour vous cet « après Action Poétique ? » a également demandé Sandra Raguenet : Henri Deluy répond qu'il va lire, écrire, traduire, éditer (dans les deux sens). Cuisiner sans doute aussi, avec sa dernière recette il nous offre un FLAN en oubliant d'en faire tout un... Le DVD joint au volume incitera d'autant plus à acheter (infinitif) L'intégrale qu'on y trouve tous les numéros (merci encore au CNL) de la revue de 1950 à 2012 ainsi que tous les sommaires, avec un index général des auteurs, des traducteurs, des interventions plastiques, des membres des Comités de rédaction et un index des livres publiés dans la collection A. P., tous ces index mis en place par Eric Suchère.
 

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28 août 2012

Politique, culture et gros sous...


Mardi 28 août 2012 8h57
...ou comment le patrimoine , excitant les appétits insatiables des escrocs, peut être pillé par ceux mêmes qui devraient en avoir la garde. C'était l'ère berlusconnienne.O.
 

« La Divine Comédie» a disparu...

Créé le 14-08-2012 à 11h39 - Mis à jour le 19-08-2012 à 13h51

Où sont passés les milliers d'ouvrages qui faisaient la fierté de la Bibliothèque de Naples? Pendant des mois se sont affairés un directeur escroc, un curé intégriste, une étrange Ukrainienne, des conseillers de Berlusconi et... un chien.

 

Nouvel Observateur
Gravure représentant Dante (fin du XIX e siècle) (SIPA)
Gravure représentant Dante (fin du XIX e siècle) (SIPA)
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C'est l'une des plus belles et des plus anciennes bibliothèques du monde. Nichée au coeur de Naples, immense et somptueuse, avec ses interminables rayonnages de bois grimpant jusqu'au plafond. Ses voûtes couvertes de fresques. Ses 32 fenêtres qui font tomber une étrange lumière sur des tables extraordinairement larges. Un temple baroque qui abrite près de 160 000 ouvrages.
Un décor à la Borges, propice aux rêveries et aux mystères. La bibliothèque des Girolamini - ou «la Girolamini», disent les Napolitains comme pour mieux rendre hommage à sa beauté - trône au milieu de la ville depuis 1586. Ses murs vieux de plus d'un demi-millénaire portent l'empreinte de générations de bibliophiles. Une fois franchie la porte, on s'attend à croiser un moine sorti tout droit du «Nom de la rose». On imagine les lecteurs fiévreux qui ont défilé, dans un silence religieux, devant le manuscrit enluminé de «la Divine Comédie» de Dante, les tragédies de Sénèque ou les oeuvres du roi de Prusse... On les voit échafaudant de sombres stratagèmes pour emporter un incunable ou une édition rare. Quel amoureux des livres ne s'est pas fantasmé, un jour ou l'autre, en voleur de manuscrit?

Un historien donne l'alerte

Mais Marino Massimo De Caro, le directeur de l'inestimable bibliothèque, n'est pas un rêveur. C'est un pragmatique. Avant d'être nommé à la tête de l'institution napolitaine, ce quadragénaire rondouillard a été médiateur d'affaires louches au Venezuela et en Argentine. Il ne ressemble en rien à ces collectionneurs fanatiques, prêts à se damner pour assouvir leur dévorante passion. Et pourtant... Il a fait ce qu'aucun bibliophile n'a jamais osé imaginer: il a méthodiquement vidé la Girolamini et mis la main sur ses volumes les plus précieux. Désormais, la bibliothèque est devenue «scène de crime». Partout des scellés ont été posés. Depuis le 20 avril, seuls les enquêteurs ont le droit de pénétrer. Ils essaient de démêler les fils d'une histoire folle où l'on croise des sommités internationales du marché de l'art, des hommes politiques douteux, et même un curé véreux. Un polar tragi-comique dont l'Italie post-berlusconienne a le secret.
Tout commence le 28 mars dernier. Ce jour-là, un respectable professeur d'histoire de l'art de l'université de Naples, Tomaso Montanari, se présente à 9 heures pétantes Via Duomo, à l'entrée de la bibliothèque. Ce spécialiste du baroque au regard farouche est un chercheur pointilleux, qui ne badine pas avec l'argent public. Il a notamment écrit un essai, «A cosa serve Michelangelo?» («A quoi sert Michel-Ange?»), pour dénoncer l'achat par le gouvernement Berlusconi d'un crucifix attribué, à tort selon lui, au célèbre peintre. La relique a coûté la bagatelle de 3 millions d'euros. En cette fin mars, donc, Tomaso Montanari a décidé de visiter les archives de la Girolamini, qu'il sera amené à fréquenter régulièrement pour son prochain sujet d'étude. Il est accueilli par le conservateur, don Sandro Marsano, un prêtre intégriste à la barbiche noire qui dit encore la messe en latin. Le curé est bien embêté: les archives menacent ruine et, hélas, elles ne sont plus accessibles. En revanche, il veut bien amener l'universitaire dans la salle Vico, joyau de la Girolamini, avec ses rayonnages si riches et ses proportions vertigineuses. Montanari ne se fait pas prier. Et que voit-il dans cette fameuse salle?
Eh bien, je vois d'abord une splendide blonde, qui s'avérera être une Ukrainienne, en tenue de jogging! Elle traverse la salle avec son beauty case à la main pour se rendre aux toilettes: c'est donc qu'elle a dormi là.»
Mais l'historien n'est pas encore au bout de ses surprises. Il entend le curé barbichu demander aimablement à la pulpeuse créature: «Bien dormi? Est-ce que le professore est réveillé?» Le «prof essore»? C'est Marino Massimo De Caro, le directeur. «De Caro est réveillé, raconte Tomaso Montanari, puisque, en tenue de jogging lui aussi, il feuillette de précieuses éditions du XVIe siècle. Je note alors l'extrême désordre qui règne dans la salle, les livres empilés n'importe comment sur des tables ou carrément à terre, au milieu de bouteilles de Coca-Cola. C'est à ce moment qu'entre un chien, un os de jambon dans la mâchoire, qui se met à déféquer sous une table!» Circonstance aggravante, fait remarquer l'universitaire, le chien est nommé «Vico, comme la salle, et comme le philosophe Giambattista Vico», qui aida les pères oratoriens, fondateurs de la bibliothèque, à constituer leurs premiers fonds de livres. Montanari est indigné. Avant de quitter les lieux, il tombe sur l'aide-bibliothécaire, qui accumule les contrats précaires depuis près de trente ans et qui semble soudain pressé de se confer. Ce que celui-ci raconte est à peine croyable: un jour, explique l'employé, il s'est aperçu que De Caro avait fait désactiver les caméras de surveillance dans les salles de lecture, et aussi que des livres disparaissaient à vue d'oeil. Il a alors branché son ordinateur sur les caméras des couloirs, que son supérieur avait oublié de débrancher. Aujourd'hui, il dispose de huit vidéos, plus accablantes les unes que les autres pour le directeur.
L'historien, abasourdi, court chez les carabiniers de la Tutelle des Biens culturels, lesquels lui avouent crûment: «Tout le monde sait que ce Be Caroest un délinquant, mais il est aussi un conseiller du ministre de la Culture et nous ne pouvons rien contre lui.» Tomaso Montanari comprend qu'il doit frapper un grand coup. Le 30 mars, il prend sa plume et écrit un texte incendiaire, «Des souris, des hommes et des livres», pour le quotidien «Il Fatto quotidiano». Il balance tout ce qu'il a vu. L'état déplorable de la bibliothèque, Vico le philosophe transformé en Vico le chien (symbole selon lui de l'«assassinat prémédité de l'identité italienne»), le directeur en jogging et les preuves filmées de sa «cleptomanie»... Ce coup de gueule réveille l'Italie. Très vite, les intellectuels se mobilisent. Umberto Eco en tête (qui possède lui-même près de 50 000 livres). Dès le 12 avril, une pétition adressée au ministre des Biens culturels réclame la création d'une commission d'enquête. Les 4 500 signataires, dont le prix Nobel Dario Fo, la romancière Dacia Maraini, l'historien Carlo Ginzburg, se disent «blessés et humiliés» par ce pillage éhonté et exigent que «tous les livres jusqu'au dernier soient rendus à la collectivité». Très vite aussi, un procureur du parquet de Naples est saisi. Et quel magistrat! Giovanni Melillo, 52 ans, longtemps spécialiste du crime organisé, est également amateur de livres anciens. Il y a moins d'un an, cet homme cultivé et visiblement fasciné par les rayonnages de la Girolamini - a participé à un colloque prémonitoire sur la «sauvegarde du patrimoine culturel». Le dossier ne pouvait tomber en de meilleures mains.
 

Vider une bibliothèque: mode d'emploi

Le magistrat bibliophile commence par visionner les vidéos de l'employé espion. Il y voit De Caro charger, à l'heure de la fermeture, des caisses de livres ou des sacs de sport bourrés de manuscrits sur des camions stationnés devant la bibliothèque. Ses complices? La jeune Ukrainienne que le professeur Montanari avait vu batifoler dans la salle Vico, un couple d'Argentins, un Italien. Tous payés entre 100 et 200 euros par jour, ou plutôt par nuit de travail. Les enquêteurs ont aussi remonté la piste à l'étranger, et notamment en France, où réside l'un des sbires de De Caro. Ils soupçonnent aussi le curé conservateur, déjà poursuivi à Gênes pour possession de 11 volumes dérobés à la bibliothèque de l'archevêché... De Caro avait tout prévu, tout organisé. Sans doute avant même sa nomination à la Girolamini.
Il prend ses fonctions le 1er juin 2011. Le 3, les caméras sont désactivées! A Vérone, il a loué des entrepôts où il stocke son butin. Après avoir soigneusement effacé toute marque de reconnaissance, il revend les coûteux manuscrits sur le marché international des collectionneurs. Certaines éditions rares atterrissent même dans de prestigieuses maisons d'enchères. Christie's en met vingt-huit sur son catalogue. Dont un Dante de 1502 et neuf volumes en parchemin de 1757. Lorsque le scandale éclate, l'établissement londonien s'empresse de les restituer (ou plutôt de trouver un arrangement avec De Caro, qui se précipite à Londres, quelque temps avant son arrestation, pour racheter le fruit de ses larcins et tout rapporter à Naples). Christie's dénonce également auprès du parquet de Naples son concurrent munichois, Zisska, qui détient, lui, près de 400 livres, tous volés à la Girolamini. La justice ordonne, dès le 24 mai, l'arrêt de la mise en vente et la restitution du lot à l'Italie.
Combien d'ouvrages se sont-ils volatilisés dans la razzia? Sans doute des milliers. A ce jour, 2 327 seulement ont été retrouvés. Certains sont estimés à un million d'euros. Parmi les portés disparus: l'original enluminé de «la Divine Comédie», un exemplaire rare de «l'Encyclopédie» de Diderot et d'Alembert, la «Jérusalem libérée» du Tasse, éditée à Paris en 1610, la «Teseida» de Boccace, des oeuvres de Sénèque, Virgile et Lucrèce. Une équipe de six personnes est actuellement chargée de dresser l'inventaire. Une tâche titanesque, puisque les 159 700 volumes de la bibliothèque ont été laissés dans un désordre indescriptible, mangés par la poussière et parfois attaqués par les mites. Ils n'ont, de plus, jamais été correctement répertoriés: on connaît l'existence de certains livres extraordinaires seulement parce que des chercheurs les ont vus autrefois, ou parce que des auteurs célèbres, comme Benedetto Croce, en ont parlé. Les inspecteurs du ministère des Biens culturels, envoyés par le gouvernement dans le cadre de la commission d'enquête, décrivent une Girolamini saccagée et une «situation désespérante».
Depuis le 15 mai, Marino Massimo De Caro est derrière les barreaux, accusé de détournement de biens publics, de «dévastation de patrimoine» et sans doute bientôt d'«association de malfaiteurs». Il risque quinze ans de réclusion. Avant de partir en prison, il n'a pas hésité à menacer par téléphone l'historien de l'art qui avait donné l'alerte: «Je ruinerai votre carrière; je ruinerai votre vie.» Aujourd'hui, depuis sa cellule de Poggioreale, près de Naples, il reconnaît avoir «emporté» certains des ouvrages dont il avait la garde, mais «moins qu'on ne dit». Il jure qu'il a «volé pour sauver la bibliothèque». Et affirme contre toute évidence: «Je réinvestissais l'argent ainsi obtenu dans la sauvegarde des livres restants.» Il se défend et il attaque, multipliant les lettres vengeresses contre cette «gauche caviar», ces «intellectuels qui lui donnent des leçons» mais dont, à l'entendre, les «salons sont pleins de livres volés à la Girolamini». Le directeur félon est sans vergogne. Il en a vu d'autres.

Un escroc de haut vol à l'italienne

Le CV de l'ex- directeur, exhumé à la faveur du scandale, fait en effet froid dans le dos. «Nommer ce Be Caro à la tête de la Girolamini, c'était comme mettre un rat dans un fromage», dit amèrement son dénonciateur Tomaso Montanari. Il se prétendait titulaire d'une licence passée à Sienne. En réalité, il n'a aucun diplôme d'études supérieures, excepté celui «obtenu dans une obscure université privée argentine en échange de quatre livres et d'une météorite», disent aujourd'hui ses «pairs». L'ex-directeur a-t-il appris sur le tas? Ses rapports avec les livres anciens n'ont en tout cas rien de scientifiques. C'est le commerce qui l'intéresse, et depuis toujours. Ou plutôt le trafic. Longtemps propriétaire d'une librairie à Vérone, il a déjà été accusé à Florence du recel d'un incunable du XVe siècle, et aurait été impliqué, avant d'être blanchi, dans des vols à la Bibliothèque nationale de Madrid, mais aussi à Saragosse. Ajoutons, pour parfaire le tableau, qu'il s'honore, sans que l'on sache pourquoi, du titre de «consul honoraire du Congo» et qu'il occupe le poste de vice-président dans une société de parcs éoliens appartenant à l'oligarque Viktor Vekselberg, charge pour laquelle il touche 500 000 euros par an...
Un mythomane en affaires avec les Russes, un présumé trafiquant international de livres à la tête de la Girolamini, ce sanctuaire du savoir... on se pince! Faut-il accuser le hasard, l'incompétence de l'administration, la bêtise? Le parquet explore une autre hypothèse. Celle du complot, du dessein criminel prémédité. La mise à sac de la bibliothèque n'a-t-elle pas commencé dès la nomination de De Caro? «Comme si la Girolamini avait été choisie exprès en raison de son extraordinaire vulnérabilité», dit le magistrat Melillo. Fréquentation quasiment nulle depuis des décennies, gestion plus que problématique par un religieux, absence de catalogage sérieux des oeuvres. Il s'agit bien d'une «extrême faiblesse des fonctions de contrôle dans la sphère des biens culturels». En clair, le cambriolage a peut-être été, sinon organisé, du moins toléré en haut lieu. Par ceux-là mêmes qui ont introduit le «rat dans le fromage».
De Caro, qui fut aussi conseiller au ministère de l'Agriculture, puis de la Culture, appartient à la faune berlusconienne. Son sponsor? Le sénateur Marcello Dell'Utri. Ce septuagénaire, bras droit du Cavaliere, avec qui il a fondé l'empire Mediaset, a été récemment condamné pour fausses factures, falsification de bilan et fraude fiscale. Mais il est aussi grand bibliophile devant l'Eternel. On le dit disposé à commettre toutes les folies pour agrandir sa collection. Est-il l'ordonnateur occulte du hold-up perpétré dans la bibliothèque? Ce sera aux juges d'établir ses responsabilités. «Quoi qu'il en soit, l'affaire Be Caro est bien le produit de vingt ans de berlusconisme», dit Francesco Caglioti, professeur à l'université Federico II. Partout, les biens culturels ont été abandonnés, spoliés ou privatisés, mais surtout considérés comme quantité négligeable. Comme si le fait de posséder 50% du patrimoine mondial exonérait l'Italie de tout devoir de protection. Sans parler de Pompéi ou de L'Aquila, nombre de monuments, de musées ou de bibliothèques sont en danger de mort. Souvent, pour pallier les carences de l'Etat, c'est l'Eglise qui occupe le vide - comme à la Girolamini. Dans le même temps, les crédits gouvernementaux et les postes de fonctionnaires affectés à la protection du patrimoine fondent comme neige au soleil. La sécurité des sites est négligée. Marchands, bandits, profanateurs de tout poil ont la voie libre. La voilà, la vraie leçon de la Girolamini: «Ne pas défendre un patrimoine, c'est une invitation implicite à le piller», dit l'historien Salvatore Settis.
La bibliothèque a été sauvée in extremis. Aujourd'hui, Mauro Giancaspro, auteur de «l'Odore dei libri» («l'Odeur des livres») et de «il Morbo di Gutenberg» («la Maladie de Gutenberg»), qui a dirigé pendant dix-sept ans la Bibliothèque nationale de Naples, est à son chevet. Il tente de réparer les dégâts. Il a été nommé le 7 juin directeur, et le nouveau conservateur, Umberto Bile, est un laïc. Tomaso Montanari et les universitaires partis en croisade pour protéger la «vieille dame» ne se sont pas battus pour rien. Tout est bien qui fint bien? Pour le moment. Une question, pourtant, revient toujours, insidieuse: pourquoi faut-il qu'en Italie ce soient toujours des bonnes volontés individuelles qui finissent par sauver l'intérêt national?
Marcelle Padovani
Source: le "Nouvel Observateur" du 12 juillet 2012
 

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27 août 2012

Amélie fait de l'humour...

Figaro.fr

  • Amélie Nothomb : hygiène de l'écrivain

    Mots clés : , ,

    Par Valérie Lejeune Mis à jour le 24/08/2012 à 18:34 | publié le 24/08/2012 à 18:11 Réagir
    Amélie Nothomb.
    Amélie Nothomb. Crédits photo : Pablo Zamora/S Moda/Editions Conelpa.Stylisme:Francesca Rinciari

    Vingt ans d'écriture, vingt romans, peu d'embarras, du chocolat, des bulles. La frêle Amélie Nothomb est un poids lourd de la plume. Parfois décriée, jamais égalée, elle signe, en cette rentrée, Barbe bleue (Albin Michel), un conte qui se dévore avec un appétit d'ogre.

    Dans le dernier livre de cette Belge prolifique - elle travaille à son 75e roman -, Barbe-Bleue habite, à Paris, un hôtel particulier de la rive gauche et recrute par petites annonces les colocataires qu'il tuera. Charles Perrault à la sauce Nothomb a un parfum délicieux de soufre, d'érudition et d'humour. Avec Saturnine Puissant, son héroïne, l'auteur partage sa passion du champagne (au point d'avoir dédié un réfrigérateur entier au pétillant breuvage), et aussi l'amour des mots. Si les marchés aux puces ne l'ont jamais passionnée, à part une collection de parapluies déglingués, Amélie chine les vocables avec délices. «C'est pratique, on les trouve partout! Le dernier en date? “Infrangible”. Ça veut dire solide.» Comme elle…

    Avec qui partageriez-vous un appartement en colocation?

    Pourquoi pas Woody Allen? Avec un peu de chance, il me jouerait de la clarinette…

    Vous êtes traduite dans quarante-six langues. Laquelle vous manque?

    L'écriture en hiéroglyphes, mais c'est en cours.

    Quels sont vos outils d'écriture?

    Un bête Bic et un cahier ordinaire. Il y a moins de risques à se lancer sur un cahier Clairefontaine avec un stylo à bille que de prendre un vélin et son Montblanc…

    On dit que vous travaillez énormément. Est-ce vrai?

    Oui, j'écris entre trois et quatre romans par an. Mais je n'en publie jamais qu'un seul.

    Que faites-vous des autres?

    Je les garde. Ce sont mes enfants aussi. Je les mets dans des boîtes à chaussures. Deux fois, j'ai été cambriolée, mais les voleurs n'ont pas touché aux boîtes. Vous savez ce qu'ils ont pris? Du maquillage!!!

    Vous avez défendu toute publication posthume. Que deviendront vos petits?

    J'ai pris mes dispositions pour qu'ils soient inaccessibles mais protégés. L'espace étant peu sûr, j'ai renoncé à les faire mettre sur orbite. Il me semble également difficile de demander au Vatican de me servir d'archiviste. Alors on les coulera quelque part, enfermés dans un bloc de résine. Notez, si le Vatican veut le bloc de résine…

    Que feriez-vous si vous n'écriviez pas?

    Ça irait très très mal. Ça me rendrait si méchante que je serais obligée de devenir bonne sœur.

    S'il ne restait qu'un livre?

    Don Quichotte, de Cervantès.

    Un musicien?

    Schubert.

    Un film?

    Vertigo.

     

    Une chanson?

    Le Tourbillon, chanté par Jeanne Moreau.

     

    Un vocable?

    Le mot «pneu» pour sa sonorité. Je m'efforce de le placer dans chacun de mes livres.

    Une œuvre d'art?

    Le Jardin des délices, de Jérôme Bosch.

    Une couleur?

    Le jaune, même si ça me va comme un coup de poing dans l'œil.

    Un aliment?

    Le chocolat, sans aucun doute, et massivement. Ma préférence va au Côte d'Or lait-noisettes entières, surtout quand il fait chaud. Ça le rend un peu mou. Je le digère comme une fleur!

    Une boisson?

    Le champagne, et plus particulièrement le Dom Pérignon 1976. Mais un Roederer ou un Laurent-Perrier Cuvée Grand Siècle font aussi l'affaire.

    Savez-vous faire la cuisine?

    Comme un pied! C'est toujours une tragédie. Il y a dix ans, j'ai essayé de faire cuire un poulet. Ça a cassé le four!

    Pleurez-vous?

    J'ai incontestablement la larme facile. Au cinéma, je suis une fontaine, mais je peux aussi pleurer de joie lorsque ma sœur invente un trop bon gâteau.

    De quoi avez-vous peur?

    Des rats.

    Dans quelle boutique feriez-vous des folies?

    Chez Caron, avenue Montaigne. On m'y remplit mon flacon de Farnesiana lorsqu'il est vide.

    À quelle époque auriez-vous aimé vivre?

    La préhistoire, pour voir le passage du borborygme au langage articulé.