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22 mars 2010

Printemps des poètes

Printemps des poètes - La chronique de Jean-Claude Pirotte

actes de présence

Par Jean-Claude Pirotte (Lire), publié le 19/03/2010 à 11:16 - mis à jour le 19/03/2010 à 13:45

Lorsque le pauvre Lélian fredonnait "Le ciel est, par-dessus le toit,/Si bleu, si calme !", il s'évadait de la cellule de la prison de Mons où l'avaient conduit ses mésaventures rimbaldiennes. La condition carcérale n'a jamais réussi à étouffer le souffle des poètes, et la privation de liberté semble de nature à donner un sens plus pur aux mots de la cité. Le poème proféré dans la plus noire et la plus brutale des solitudes acquiert soudain la vertu paradoxale d'une levée d'écrou.

En créant sous le règne néfaste d'Hassan II la revue Souffles peut-être Abdellatif Laâbi pressentait-il qu'il aurait un jour, muselé dans la geôle de Kénitra, le sinistre privilège d'intituler une part de son oeuvre Sous le bâillon le poème, rejoignant ainsi, dans le ciel étoilé de la littérature indémodable, la pléiade de poètes incarcérés, torturés, écrasés mais victorieux. C'est au coeur même de l'exil et de l'absence que l'acte poétique découvre et impose sa plus radicale expression. Jamais absents n'auront acquis une telle autorité, une telle force de présence :

Bonjour soleil de mon pays

qu'il fait bon vivre aujourd'hui

que de lumière

que de lumière autour de moi

Bonjour terrain vague de ma promenade

tu m'es devenu familier

je t'arpente vivement

et tu me vas comme un soulier élégant

Le cinglant démenti que la pratique obstinée de la poésie oppose aux tortionnaires de tout poil, aux suppôts du pouvoir absolu, aux élucubrateurs de la censure et de l'identique (le contraire de la libre, multiple, souveraine et imprescriptible identité), ce démenti, nous nous devons de le nourrir en nous comme le seul garant de l'avenir de l'espèce :

Nous voulons simplement

vivre sans maîtres

entre hommes égaux quoique dissemblables

fédérer nos mains

pour de justes récoltes

récompensant de justes peines

Utopie ? Certes. Mais nous agonisons, privés des fondements de l'utopie. Et nous mourons de cette insidieuse maladie qu'Armand Robin dénonçait en traquant la fausse parole, celle des nabots qui jouent aux maîtres du monde en confisquant les mots afin d'en dénaturer le sens et d'asseoir leurs ambitions pathologiques et leurs obscures rancunes sur le camouflage, l'hyperbole et la corruption. Et - cela va de soi - sur le fétide et systémique appareil de la répression, de la censure et du mépris de l'Autre. Sournoise et déclarée, à l'Orient comme à l'Occident, la guerre est là, d'autant plus meurtrière qu'elle est absurde, sauf peut-être selon la logique perverse de ceux qui l'entretiennent. Rien n'a changé depuis la bataille de Pharsale, que relate l'épopée de Lucain, dont nous pouvons lire, dans la dernière livraison de la revue Po&sie et grâce à la belle traduction de Jean-Paul Gillet, des pages fulgurantes :

Nous chantons des guerres plus que civiles dans

les plaines d'Emathie,

Le crime prenant force de loi, un peuple puissant

Tournant ses bras victorieux contre ses propres

entrailles,

Des armées liées par le sang, le pacte de l'empire violé,

Toutes les forces de l'univers ébranlé luttant

Pour un crime commun...

Les "guerres plus que civiles", elles se déroulent aujourd'hui comme jamais, et jamais leur cruauté, leur sadisme ne se sont déployés avec une démesure telle qu'aucun poète épique n'aurait osé l'imaginer. Et nous, mortels abandonnés des dieux, nous poursuivons nos rêves interdits, cherchant dans les livres menacés les voix fraternelles des poètes qui, comme Bernard Noël, ont subi la censure, la tête haute et le regard clair. Souvenons-nous, il n'y a pas si longtemps que des magistrats français condamnaient l'auteur du chef-d'oeuvre qu'est Le château de Cène.

L'oeuvre de Bernard Noël nous accompagne, et nous la redécouvrons comme neuve grâce au premier volume de ses écrits complets, textes dits "érotiques" bien qu'ils ne le soient pas au sens commun du terme, mais d'un point de vue tout spirituel, idéal en quelque sorte. "Eros n'est pas le dieu que l'on croit, observe Bernard Noël. Eros est le dieu de la fiction."

Ou du mythe incarné. Ce qui, troublant paradoxe encore, nous restitue les voies et moyens de la vie et de l'usage des jours :

tu disais jette tes paysages

mais je n'étais qu'un arbre

au seuil de ton hiver

tu disais

jette ma peau blanche

et l'invisible

soudain crevait les yeux

les feuilles meurent

les arbres s'en souviennent

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