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07 octobre 2009

Ouvrons les fenêtres...

En parcourant les archives, je trouve un poème de Marina Tsvétaiéva, et la question d'un de nos lecteurs : de qui est la traduction? Cécile pense que c'est peur-être Henri Deluy... et je confirme :

oui, Henri Deluy est bien le
traducteur de Marina Tsvétaiéva. (
http://www.humanite.fr/2004-06-17_Cultures_-Lire-des-trad...)


- à propos, une lecture attentive de cette grande voix russe commence à devenir urgente...
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La chronique poétique d'Alain Freixe
Lire des traductions, vous avez dit.

Marina Tsétaïeva, l'Offense lyrique et autres poèmes, texte français d'Henri
Deluy, Éditions Farrago et Léo Scheer, février 2004.

E. E Cummings, Poèmes choisis, traduits par Robert Davreu, Éditions José Corti,
premier trimestre 2004.

Leonardo Rosa, Apparition du silence, traduction par Bernard Noël, collection "
Grammages ", Éditions L'Amourier, troisième trimestre 2003.

Antonio Gamoneda, Description du mensonge, traduit par Jacques Ancet, collection
" Ibériques ", Éditions José Corti, premier trimestre 2004.

Quatre livres. Quatre langues : le russe, l'anglo-américaine, l'italien, le
castillan. Quatre traductions signées par quatre poètes : Henri Deluy, Robert
Davreu, Bernard Noël, Jacques Ancet. Et toujours la même question : Peut-on
vraiment traduire la poésie ? Et la réponse qui claque comme ces bannières au
vent des jours de fête : " Impossible ! " Et dans les plis des étoffes, l'autre
vérité, en quoi réside l'essence même de la traduction selon Robert Davreu à
savoir que " seul ce qui ne peut être traduit mérite de l'être ".

Disons-le autrement. Oui, quelque chose reste du côté de la langue d'origine.
Corps à corps. Oui, quelque chose se perd dans la traduction : non seulement les
mots et leurs couleurs, mais ces torsions que chaque langue autorise sont sans
équivalent. Oui, l'opinion commune a raison. Pourtant, on ne le répétera jamais
assez, elle a tort dans les conséquences négatives qu'elle en tire. Elle a tort
parce qu'aucune langue ne peut-être versée - Ah ! les versions sur les bancs des
collèges et des lycées ! - telle quelle dans une autre, parce qu'il y a toujours
quelque chose qui reste, au-delà de la simple communication d'un contenu,
quelque chose qui échappe, quelque chose d'intraduisible peut-être, mais qui
fait tout le prix de cet original dont le traducteur s'est " amoureusement " -
j'emprunte ce mot au très bel article de 1923 " La tâche du traducteur " de
Walter Benjamin - s'est approché.

Cet intraduisible tient au traitement que chaque poète inflige à sa langue
allant jusqu'à inventer cette " langue étrangère ", selon l'expression de Gilles
Deleuze, du poème. Et c'est des mots de Leonardo Rosa, ce silence que Bernard
Noël donne à entendre ; ces " blos rythmiques " d'Antonio Gamoneda, sa " prose
en poème " que nous transmet Jacques Ancet ; ce monstre qu'est le "
le-poème-et-la-langue de Cummings " auquel s'est confronté Robert Davreu ; cet "
extrême lyrique " selon les mots d'Henri Deluy qui voit Marina Tsétaïeva forcer
sa langue jusqu'à la faire délirer.

Cet intraduisible est cela même qui retient tout traducteur. C'est ce qu'il
aime, allant jusqu'à " adopter dans sa propre langue le mode de visée de
l'original ", selon Walter Benjamin. Cet amour-là va jusqu'à briser ce qu'il y a
de figé dans sa propre langue, ce qui résiste de logique enkystée.

Nos quatre poètes ont su éviter " l'erreur fondamentale du traducteur " qui est
" de conserver l'état contingent de sa propre langue au lieu de la soumettre à
la puissante action de la langue étrangère " selon les mots de Pannwitz que cite
Benjamin.

Ces traductions que nous pouvons lire aujourd'hui valent par le fait qu'elles ne
se soucient ni du destinataire - celui-ci est vous, moi et donc chacun d'entre
nous dans son absolue singularité - ni d'une restitution du sens - au risque de
privilégier la communication au détriment de la poésie - mais de résonance. Oui,
touchés, nous le sommes. La justesse du phrasé, ce que Jean-Christophe Bailly
appelle " tenir la vibration " soit " faire savoir où l'on en est avec le mot
que l'on avance " ne tient sûrement pas dans la relation de maîtrise que suppose
tout savoir qui se croit assuré de lui-même, mais dans celle d'une expérience,
cette traversée risquée de ce milieu autre qu'est la langue du poème. Traversée
au terme de laquelle c'est notre langue qui se trouve changée. Et comme
rajeunie.

Oui, il faut lire les traductions, non seulement pour découvrir des voix autres,
nous toujours si hexagonaux, mais aussi pour entendre sonner autrement notre
langue.

Alain Freixe

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