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06 juillet 2009

Philippe Becq met le doigt où ça fait mal

Entretien avec Philippe Becq

(extrait ; lire tout l'entretien : http://www.doublechange.com/issue3/beckint-fr.htm )



P.B. : Cela, peut-être qu’il faudrait regarder un poème en particulier pour répondre. Il y a un poème qui me semble dire ces choses, les dire aussi discrètement que nettement, les deux à la fois, netteté et discrétion en même temps. Ce poème, c’est le poème XXIX de Chambre à roman fusible, il a pour titre David Olère. David Olère est un dessinateur, quelqu’un qui a dessiné des scènes vues dans la salle où on tirait des corps vers les fours ; il a dessiné ces scènes insupportables. Voilà. Je peux vous lire le poème, mais je me demande s’il n’y a pas erreur à préciser d’emblée de quoi il s’agit, alors que le poème dit ce qu’il dit :

Le dessin d’emportés,
de petits emportés par des intermédiaires majeurs ;
de grands emportés par des aussi grands ;
le dessin des anciens petits et grands
dessin pleuré, sans regret,
puisqu’il n’y a pas de regret dans ce dessin
de respiration ancienne
et de cuisson future.

Ce poème dit aussi l’avenir de toute cuisson, il est lui-même cuit. Bon. Si, aux premiers vers de ce poème, j’avais dit : «le dessin de déportés / de petits déportés par des intermédiaires majeurs…», des nazis, par exemple, la netteté aurait dominé et la discrétion disparu. Donc, le défi, c’est la netteté et la discrétion, en même temps. Bon. Il me semble que le poème se comprend, si on n’a pas des figues fraîches sur les yeux, à la lecture, à la simple lecture s’entend. Il me semble. Il doit jeter les bases d’une « barbarie ingénue » (selon l’idée de Baudelaire au chapitre 5 du « Peintre de la vie moderne »).

D.C. : On pourrait peut-être faire le même travail avec le poème XXXIII «Ardeur et fraîcheur», qui est très court : «L’épreuve à travers nos genoux, à travers le par-cœur, cherche ce qui convient. Elle doit, pour nier les pompes soufflantes, pour ne pas brûler, avoir de la fraîcheur fine. L’ardeur liée empêche l’ancien quidam de passer aux morts.»

P.B. : Il faut donc au poème ardeur liée et fraîcheur fine, il faut qu’il y ait de la fraîcheur, du plaisir en poésie, pour que la netteté ne soit pas qu’une fantaisie du poète, pour que le poème soit réellement net, et qu’il dise ce qu’il dit avec une véritable netteté. Le poème doit plaire, être une continuité de plaisir et une continuité de mots exacts, de mots frais. D’où un phrasé, mais le phrasé d’une épreuve, car le poème est à nouveau épreuve, l’épreuve de l’infigurable, « traduction d’une traduction » (Baudelaire). Himmler a assigné l’infigurable à une Allée des Bouleaux inventée de toutes pièces, bâties par des mains. Du poème fait épreuve d’impossibilité nécessaire, et il impose l’épreuve de l’impossible au lecteur qui a du plaisir. L’épreuve de la lecture fait plaisir. L’aptitude à absorber le poème, c’est l’aptitude à en vivre le phrasé – ce qui s’appelle lecture fait plaisir. L’ardeur est le nom du plaisir de la contention. Et jamais poème ne signifie chambre à gaz, antichambre du four.

D.C. : Essentiellement, ça veut dire qu’elle l’est de toute façon, dans la mesure où elle importe.

P.B. : Il ne faut pas, à mon sens, que le rythme disparaisse du poème car la vérité que le poème dit est non seulement une vérité en rythme, mais une vérité essentiellement rythmique. La vérité ne se dit pas, ne vit pas sans rythme. La vérité a un rythme et le poème a le rythme de la vérité, s’il a un rythme. Rythme, tourbillon dans le cours, et plaisir vont ensemble.

D.C. : De même, vous vous permettez des jeux signifiants. Dans le dernier poème : «Les fumées cheminent usées. (Des chemins fument usinés.)».

P.B. : Oui. Mais c’est un jeu sensé, un jeu terrible puisque :

Les fumées cheminent usées. (Des chemins fument usinés.)
Des fatigues s'usent neuves.
Et un cœur n'irrite pas déjà.
Chantars no pot gaïre valer
Si d'ins del cor no mov lo chans
Bernard de Ventadour

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