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04 juillet 2009

Traduire la poésie chinoise...

L’impossible tâche

« Traduire c’est trahir », on le sait, mais on continue de le faire avec plus ou moins de bonheur. Comme une langue reproduit un schème de pensée, une culture, une manière de voir le monde, comment passer d’une langue à l’autre avec tout ce bagage et le transporter sans rien casser? Surtout en poésie, et surtout entre une langue latine et une langue orientale, le pont est infini et, de fait, infranchissable.

Quand je lisais autrefois les grandes œuvres de poésie chinoise, je pensais que les Chinois écrivaient comme des enfants et je ne trouvais rien de poétique dans leurs ouvrages. Bien des Chinois n’aiment pas la poésie française, la trouvent brute et directe. Pourquoi? Cela tient à la traduction qui, sans être « mal faite », ne peut jamais rendre toutes les beautés de l’art français, ou on les connaît mal ou on cherche en vain les qualités qu’on s’attendrait à retrouver dans un poème chinois (ou français pour le lecteur français). L’idéal serait d’accoler plusieurs versions du même poème, qui présenteraient les diverses facettes de la beauté, ou d’accompagner la traduction d’explications sur tout ce qu’on a pu y faire entrer mais qui n’en existe pas moins, pour autant, dans l’original.

Jetons un rapide coup d’œil sur un poème classique bien réussi. Wang Wei (699-761) rassemble dans son Wangchuan ji vingt poèmes de vingt caractères (mots) chacun, soit en quatre vers de cinq caractères. Le texte est fortement imprégné de la théorie religieuse du dao (taoïsme). Or, le dao est basé sur le yin et le yang, principes indivisibles qui se complètent mutuellement (ombre-lumière, passivité-activité, contraction-expansion) et n’ont plus de sens s’ils sont pris individuellement. Mathématiquement parfait, chaque poème de Wang Wei « est » le dao.

Le bouddhisme chan (zen) sous-tend également la poésie de Wang Wei. Dans le bouddhisme, tout est souffrance et l’origine de la douleur est le désir. Il faut donc éteindre le désir pour se libérer de la souffrance et avancer vers l’illumination. De cette philosophie, la plupart des traducteurs n'en tiennent pas compte vu l’impossibilité de la tâche; par conséquent, ils « trahissent » le poème.

La forme a aussi ses lois. La langue chinoise comporte quatre tons. En poésie, on parle de tons plats (ping, 1er ton, représenté ici par le trait horizontal) et de tons accentués, (ze, soit shang 2e, qu 4e et ru 3e, trait oblique), dont les règles d’alternance confèrent au texte sa musicalité et son rythme. Le . (point) dans les vers représente la césure interne ou pause rythmique.

Voyons ce que cela donne dans Auberge de l’abricotier veiné.

2 4 . 2 2 2 et / / / / /

1 2 . 1 2 3 – / – / /

4 1 . 4 3 2 / – / / /

4 4 . 2 1 3 / / / – /

Il faut encore tenir compte de la rime. Dans ce poème, les vers 2 et 4 se terminent par le mot yu (3e ton), des homophones non homographes, soit (espace, univers, monde) et (pluie). La rime peut se trouver à la fin des vers ou à l’intérieur. Il faut cependant éviter de répéter un mot; la prononciation, oui, mais le caractère et la signification doivent différer.

Ainsi, dans L’allée des sophoras, les vers se terminent dans l’ordre par huai2, tai2, sao3 et lai2. Mais on trouve dans les vers 1 et 2, comme 3e et 2e mot respectivement, (yin1) et (yin1), le premier signifiant dans le contexte « ombragé » et le second, « obscur ». Les vers 2 et 4 contiennent la rime (you1) et (you3), comme premier et deuxième mots, « retiré » et « avoir »), tandis que le troisième vers à lui seul nous offre une autre rime interne : ying4 men2 dan4 ying2 sao3 ( ), le premier signifiant « devoir/ falloir », l’autre « bienvenue ».

N’oublions pas qu’il s’agit de rendre ces particularités dans une langue de structure tout à fait diverse. D’abord le mot à mot, notre matière première :

Oblique sentier (et non « allée » comme dans le titre) / ombragent sophoras

Retiré obscur / beaucoup vert mousse

Devoir porte / mais bienvenue balayer

Craindre avoir / montagne moine venir

Après nombre d’étapes intermédiaires pour tenter d’intégrer le plus possible d’éléments culturels, nous obtenons :

Sentier oblique ombragé par les sophoras

Humide et caché sous les mousses généreuses

Cependant il faut dégager l’entrée

Pour faire honneur au bonze de la montagne

Quelle langue latine peut rendre toute cette richesse en vingt syllabes? Autant pour apprécier que pour rendre la beauté et la « profondeur » de ce poème, faut-il encore connaître l’époque de Wang Wei et ses secrets.

Afin de rendre possible l’impossible tâche de « traduire un poète chinois », je me suis rabattue sur des poèmes « modernes », en vers libres, sans forme fixe, et qui ne présentent pas de difficulté linguistique particulière, car en Chine comme ailleurs, il existe une forme de poésie libre souvent très près de la simple prose élégante. Dans cette coulée, j’ai découvert Liu Jian, mi-quarantaine, qui vit « au bout du monde », comme on surnomme sa province insulaire de Hainan, la plus au sud de la Chine.

Pourtant, Liu Jian « s’impose » parfois une forme régulière comme on le voit dans Aime-moi fort (hao hao ai wo). Le poème se compose de trois sizains; les vers ont respectivement 4, 13, 7, 5, 8 et 4 pieds, une métrique bien peu classique. Les premiers et sixième vers de chaque strophe sont identiques (hao hao ai wo); le deuxième vers commence par « Dans ce »; le troisième, par « Utilise ton/ta/tes »; le quatrième par « Et », le cinquième par « Offre-moi ». Quant aux sonorités récurrentes (qing, trois fois, et chun, wen, ye, ling, deux fois chacune), elles sont, me confirme l’auteure, le fruit du hasard plus qu’une recherche d’effet, et pourtant cela confère au texte une musicalité.

Ici commence mon travail : dois-je respecter la forme ou le contenu? L’art ou le sens? En me tenant le plus près possible de la forme et du sens à la fois, j’obtiens :

Aime-moi fort 4

Dans ce pur jour de mai où flotte un parfum de rose 13

Avec ton regard de jeunesse (8)

Lèvres d’arc-en-ciel 5

Caresses inoubliables 8

Aime-moi fort 4

Aime-moi fort

Dans la parfaite harmonie des longs réverbères (12)

Avec tes pleurs épuisés 7

L’aiguille des secondes (6)

Offre-moi la solitude 8

Aime-moi fort 4

Aime-moi fort 4

Dans ces rides augmentées et cheveux décroissants 13

Avec ton âge fané 7

Le feu de ton âme 5

Offre-moi un ciel en feu 8

Aime-moi fort 4

En oubliant la forme et m’en tenant presque au mot à mot, j’obtiens :

Aime-moi fort

Dans ce pur jour de mai où flotte un parfum de rose

Utilise ton regard de jeunesse

Et tes lèvres parfumées d’arc-en-ciel

Offre-moi une inoubliable tendresse

Aime-moi fort

Aime-moi fort

Dans la parfaite harmonie* de la rivière nocturne de longue lumière des lampes

Utilise tes larmes fatiguées

Et l’aiguille des secondes du temps

Offre-moi la plus riche solitude

Aime-moi fort

Aime-moi fort

Dans ce réseau de rides et ces cheveux blancs flétris de fin d’automne

Utilise les feuilles fanées de ton âge

Et ton âme brûlante

Offre-moi le grand feu plein de ciel

Aime-moi fort

*Shui ru jiao rong : « se mêler comme eau et lait », donc harmonie parfaite.

Liu Jian se dit « à la recherche perpétuelle de l’introuvable amour ». Son recueil Ai yu (Langage d’amour) rassemble une centaine de poèmes mélancoliques et élégants qui nous parlent de la vie avec ses grandeurs et merveilles. La solitude est un thème dominant de son œuvre.

Dès l’âge de huit mois, Liu Jian a été confiée à ses grands-parents maternels. Originaire de la ville maritime de Qingdao au Shandong, elle a grandi à la campagne, et exprime dans ses vers à saveur bucolique sa reconnaissance au vieux couple qui l’a élevée malgré ses propres difficultés. Son seul regret est qu’ils aient quitté ce monde avant qu’elle soit en mesure de leur offrir une vie plus facile. Liu a aussi vécu à Shenzhen, et est maintenant installée à Haikou. « Partout je cherche la mer, dit-elle. Sans la mer, je ne peux vivre. »

Liu Jian est membre de la « Société Jiusan », un des huit partis démocratiques de Chine. Elle partage son temps entre le journalisme et la poésie; elle est reporter principale du Journal de l’éducation de Chine pour la région de Hainan, et a publié dans des revues de poésie du pays. Elle a signé quatorze livres dont quatre recueils de poésie. Des séries de reportages ont aussi paru sous forme de livre. Récipiendaire de nombreux prix, Liu Jian a adhéré à l’Association des écrivains de Chine en 1989. Ses œuvres et elle-même ont fait l’objet de reportages et d’interviews dans divers journaux, périodiques et émissions de télévision.

« Peu importe ce monde ou le monde d’après, peu importe comment les étoiles bougent dans le ciel et comment évoluent la terre et la mer, il existe un langage qui ne vieillira jamais, et c’est le langage de l’amour », déclare-t-elle.

Lisa CARDUCCI

Beijing, avril 2006

http://lire.ca/mouvances/autrestextes/003/carducci/lisa.htm
Chantars no pot gaïre valer
Si d'ins del cor no mov lo chans
Bernard de Ventadour

Commentaires

Bravo un article très réussi.
il est vrai que la traduction est une trahison linguistique des paroles..
Et surtout lorsqu'on parle de poésie qui est un art.

Écrit par : agence | 06 juillet 2009

... et plus encore de poésie chinoise, où , si j'ai bien compris, les relations entre les mots sont laissées relativement flottantes, à la discrétion du lecteur qui peut établir des liens varués entre eux !

Écrit par : orlando | 06 juillet 2009

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