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30 mai 2005

Octavio Paz - L'arc et la lyre (passages)



La création poétique est d'abord une violence faite au langage. Son
premier acte est de déraciner les mots. Le poète les soustrait à leurs
connexions et à leurs emplois habituels : séparés du monde informe du
langage parlé, les vocables à nouveau sont uniques, comme s'ils
venaient de naître. Le second acte est le retour du mot : le poème se
convertit en objet de participation. Deux forces antagonistes habitent
le poème : l'une d'attraction et de déracinement, qui arrache le mot
au langage ; l'autre, de gravité, qui l'y fait revenir. Le poème est
création originale et unique, mais il est aussi récitation,
participation et communion. Le poète le crée ; les hommes, en le
récitant, le recréent. Poète et lecteur sont deux moments d'une même
réalité, s'alternant sur un mode qu'il n'est pas inexact d'appeler
cyclique. Leur relation engendre l'étincelle : la poésie.
(...)
Le rythme n'est pas mesure, mais temps originel. La mesure n'est pas
le temps, mais une façon de le calculer. Heidegger a montré que toute
mesure est une "façon de rendre le temps présent". Calendriers et
montres sont des moyens de marquer nos pas. Cette démarche implique
une réduction ou une abstraction du temps originel : la montre indique
le temps et, pour l'indiquer, le divise en portions égales et privées
de sens. La temporalité - qui est l'homme même et qui, partant, donne
sens à ce qu'il touche - est antérieure à la présentation et ce qui la
rend possible.
Le temps n'est pas hors de nous, ni quelque chose qui passe devant nos
yeux comme les aiguilles de la montre : nous-mêmes sommes le temps et
ce ne sont pas les années qui passent, mais nous. Le temps a une
direction, un sens, parce qu'il est nous-mêmes. Le rythme réalise une
opération contraire à celle des montres et des calendriers : le temps
cesse d'être mesure abstraite et retourne à ce qu'il est : réalité
concrète et orientée. Jaillissement continu, perpétuelle marche en
avant, le temps est transcendance permanente. Son essence est la
transcendance. Le temps est intentionnel d'une manière paradoxale : il
a un sens - la marche en avant , toujours hors de soi - qui ne cesse
de se nier lui-même comme sens. Il sait qu'il va quelque part, mais ne
sait pas, ou ne veut pas savoir, ce qu'est ni comment s'appelle ce
vers quoi il va. Il n'est donc jamais mesure sans plus, succession
vide. Quand le rythme se déploie devant nous, quelque chose passe avec
lui : nous-mêmes. Il y a dans le rythme un "aller vers" qui ne peut
être élucidé que si est, en même temps, élucidé ce que nous sommes. Le
rythme n'est pas mesure ni quoi que ce soit hors de nous : c'est
nous-mêmes qui nous mettons dans le rythme et nous lançons vers
"quelque chose". Ce que disent les paroles du poète, déjà le rythme le
dit, sur lequel s'appuient ces paroles. Plus encore : ces paroles
surgissent naturellement du rythme, comme la fleur de la pousse.

Octavio Paz
passages cueillis dans "L'arc et la lyre"
éditions gallimard, collection nrf essais

pour en savoir davantage sur Octavio Paz voir à ma traduction de son
poème " Piedra de sol" (Pierre de soleil) En essai il a notamment
écrit "le labyrinthe de la solitude". Toute une bibliographie est
mises dans la catégorie "traduction"

Article proposé par Juliette, voir son blog "les reflets de clochelune"




Commentaires

Décidément, il y a des jours où il serait préférable de ne pas se lever. je viens, en cliquant deux fois seulement sur "Envoyer" de faire apparaître ONZE FOIS le même commentaire sur votre blog. Je vous présente mes excuses pour le travail que va vous donner la suppression des doublons, et vous renouvelle mes félicitations pour ce site très riche.

Très beau texte de PAZ...

Écrit par : Guillaume | 09 juin 2005

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